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Vivre ou Mourir

Nedylène n'avait pas chômé, mais Llyod, alias Monseigneur Winthorpe, était de ces êtres profondément monstrueux, sans commune mesure avec des gens comme Opale qui ne font que se frotter aux ténèbres et en sortent meurtris car telle n'est pas leur nature profonde. Il faisait partie de ces hommes qui allient une certaine intelligence à une indéniable cruauté. Impassible, il attendait son heure avec la patience d'une pierre, sa tête dodelinant à l’évocation imaginaire d'un vieux cantique qu'il affectionnait depuis toujours, suivant la progression de la petite silhouette qui fouillait sans relâche les postes de tir potentiels en hauteur.

Il avait laissé son sosie à l'intérieur de l'immense barrage qui retenait les eaux d'envahir la vallée ; il ne lui était plus utile. Le pauvre ère sacrifié accueillerait les importuns qui contrariaient ses plans à l'intérieur de l'immense construction promise à la démolition. A ce moment retentirent les cliquetis des armes de ses sbires prêts à cribler Nedylène de tirs dès que sa petite tête aurait franchi la butte, une question de secondes tout au plus. Le cantique se terminait dans sa tête. Il leva la main pour suspendre une malencontreuse initiative de ses hommes de main : Il accueillerait Nedylène lui-même.

« Demoiselle Amara. Bien qu'elle desserve mes projets, j'admire votre habilité et votre opiniâtreté » prononça-t-il d’une voix posée, courtoise à défaut d'être chaleureuse en pointant sur elle un antique pistolet à silex. Dire que l'arme était baroque serait commettre un grossier euphémisme. Pourtant Nedylène y reconnut, brillant le long du canon, un malicieux enchantement ; il pourrait la tuer sans un bruit, en toute discrétion. « J'apprécie votre courage et votre vivacité d'esprit depuis votre plus jeune âge. Savez-vous que votre père et moi fûmes de bons amis ? C'est du reste la raison pour laquelle vous êtes encore en vie » ajouta-t-il d'un air froid de prédateur. Nedylène n'en douta pas un seul instant, réprimant un frisson qu’elle aurait voulu dissimuler mais qu'il ressentit sans aucune difficulté comme un requin flaire le sang à des lieues à la ronde.

De nouveau ce sourire.

« Votre père a fait son choix comme vous devrez faire le vôtre. »

Il claqua des doigts : deux hommes firent avancer Samael qui tentait vainement de s'y opposer. Samael n’était « rien », ou plutôt il était le souffre-douleur de certains ouvriers du barrage à l'esprit stupide qui s’étaient servis de lui pour se passer les nerfs. Aelwenn de Coursic, la diplomate et cousine bien-aimée de Nedylène, avait aidé le jeune homme à s’exprimer sur le sort qu’on lui réservait et ce qu’il savait de la machination en cours. En l’occurrence, le fait qu’on le néglige avait joué en faveur des enquêteurs. Samael avait pu s’introduire bien au-delà de ce qu’il aurait dû être autorisé à voir ou entendre. Il avait livré de précieuses informations. Mais son manège avait donc été repéré.

Llyod gratifia de nouveau Nedylène de son sourire carnassier, posant ses yeux gris clair sur elle. Il savait qu'elle avait déjà compris les règles de son jeu cruel. Les sbires donnèrent une bourrade dans le dos de l'adolescent qui s'affala lourdement au sol. Llyod l’attrapa par les cheveux et lui redressa la tête brutalement.

« Votre entêtement à me causer du tracas a son prix, Nedylène Amara. Laisserez-vous un innocent payer à votre place ? » il sourit, affable, puis, libérant la tête de l'adolescent, ajusta cette redingote qui lui tombait impeccablement sur les épaules, bien plus neuve que celle du notaire. « Nous verrons cela » conclut-il nonchalamment.

Sans l’ombre d’une hésitation, il fit feu sur Samael. Comme Nedylène l’avait repéré, le tir émit beaucoup de fumée mais aucun son. Llyod avait torturé assez de victimes pour évaluer avec finesse la gravité d’une blessure. Il estima l’espérance de vie de Samael à une petite demi-heure.

Les sbires veillèrent à ce que Nedylène ne fit pas le choix stupide de s'en prendre à leur chef sur un coup de folie. On entendrait les tirs, les secours finiraient par arriver, mais Nedylène n'aurait pas la moindre chance de survie. Elle n'était pas suicidaire et se tint tranquille, scrutant les gestes du maître. Celui-ci s'éloigna sans hâte jusqu'à gagner un poste de tir qui n’attendait que lui. Il se délectait d’avance à l'idée de faire quelques victimes et générer un mouvement de foule aussi mortel qu’incontrôlable

La tâche n'était pas confiée à un professionnel, non, il allait lui-même assassiner ces gens, pour la volupté d’un plaisir sans égal. Il adorait ça.

Nedylène était frappée là où elle était le plus fragile, le talon d'Achille d'un esprit entrainé à l'adversité. Elle avait en effet très vite compris les limites du problème qu’on lui présentait : sauver la vie du jeune homme qui avait placé sa confiance en elle, ou celles des futures victimes de ce psychopathe. Mathématiquement, logiquement, le choix était simple : Elle avait connu quelques personnes qui auraient achevé Samael sans autre forme de procès pour continuer la traque. Son beau-frère n’aurait pas hésité. Il l’avait prouvé. Elle n’avait jamais été capable de cette froideur et se sentait broyée, se sentait sombrer dans l’horreur d’une vaine révolte.

Aelwenn ressentit brutalement les échos de ce tourbillon émotionnel bien avant le premier coup de feu du tireur. Nedylene était comme un insecte butant follement contre les parois de sa prison de verre, une toupie hors de contrôle que rien ne semblait devoir arrêter, partie dans un déferlement de pensées chaotiques n'ouvrant que sur une infinie douleur morale. Elle s'était faite prendre au piège comme une mouche dans une toile d'araignée. Dans les tribunes, la diplomate frissonna d'incompréhension et de déplaisir. Elle maîtrisa ce départ d'affolement avec aisance et chercha à définir une réponse adéquate pour canaliser ce flot tumultueux. Mais Nedylène n'était pas en état de communiquer. Aelwenn ne percevait qu'un bouillonnement de colère, d'amertume, de culpabilité sans repère temporel dans lequel les choix passés et présents s'entrechoquaient dans d’infinis échos de carambolage.

Non, non, non, NON ! pas encore un par ma faute…

Voilà tout ce qu'Aelwenn parvint à percevoir dans ce maelstrom de pensées désordonnées.

Le gamin leva le regard vers Nedylene et lui offrit un pâle sourire. Elle se pencha pour le serrer dans ses bras et le redresser, arrachant une faible protestation. Il toussa douloureusement.

« Laisse Samael, Samael pas important. Tara…rattraper le méchant. Tue-le. T'es la plus forte ! » prononça-t-il en s'efforçant de sourire à son idole. L’héroine avait pourtant perdu de sa superbe. Elle n'était plus qu'une loque tremblante, les mâchoires serrées.

Aelwenn se résolut à intervenir directement. Elle ne pouvait pas laisser Nedylène continuer à tourner en roue libre sans au moins la stabiliser, ne fut-ce que pour comprendre. Elle se concentra, focalisant son esprit pour une infime secousse mentale qui ne lui ferait aucun mal mais serait semblable à une gifle parfois nécessaire pour cadrer un esprit en état de choc.

L'impulsion mentale frappa Nedylène. Cette dernière cligna des yeux. La gifle mentale avait eu l'effet escompté : le bouillonnement avait cessé. La jeune femme peinait toutefois encore à se concentrer, à organiser ses pensées, mais au moins avait-elle gagné cette fraction de recul qui permet de prendre conscience de sa propre situation et de commencer à se ressaisir. Elle vacillait comme un lutteur sonné. Aelwenn reconnaissait ce phénomène de trop plein émotionnel qui, une fois maîtrisé, draine énergie et concentration en se retirant comme une marée noire.

Sans le vouloir, Samael participa au redressement en lâchant une plainte douloureuse qui invoqua l'instinct protecteur de Nedylène, lequel prit le dessus sur sa stupeur.

Llyod, qui avait fini de gagner son perchoir, suivit Nedylène du regard alors qu’elle s’efforçait de charger le jeune garçon sur ses épaules. Il afficha un rictus amusé et méprisant. La bonté, l'altruisme, il aurait voulu les éliminer tous les deux comme on efface une tache, un affront. Mais abattre la jeune femme le distrairait plus qu’il ne pouvait se le permettre : il désirait ne pas compromettre sa concentration. Quel dommage. Bien guidée, elle ferait une recrue exceptionnelle. Il se concentra sur le sénateur et son faciès replet qui apparaissait grossi plusieurs fois dans sa lunette.

« Tara laisser Samael » gémit-il sans grande conviction d'être entendu. « Je m’appelle Nedylène, mais c'est notre secret » avoua-t-elle, posant ses lèvres sur le front de l'adolescent avec douceur et compassion, des sentiments qu'Aelwenn saisit au vol pour les amplifier et en faire un canal positif. Elle était enfin parvenue à établir un canal stable de téléphatie avec sa cousine. La détresse et le bouillonnement émotionnel de Nedylene entretenaient une rémanence désagréable mais elle les écarta résolument.

° Que se passe-t-il, Nedy ? Peux-tu m’expliquer ? ° exprima-t-elle avec une douceur sincère. ° Je cherchais le tireur dont Jennifer craignait la présence. Il avait enlevé Samael. Je n'ai pas pu le sacrifier… °

Bien qu'incomplet et encore un peu décousu, le récit de Nedylène éclaira la psychomancienne sur les raisons de l’état émotionnel de sa cousine. Maintenant qu'elle la tenait, Aelwenn restait concentrée pour ne pas la sentir s'échapper à nouveau. Elle sentit revenir au galop le souvenir de précédents à l’occasion desquels Nedylène avait fait un autre choix. Aelwenn n'avait pas mesuré combien sa longue mésaventure avec les Soupirs avait fait ressurgir ce que sa cousine avait enfoui depuis des années. Elle resta vigilante pour maintenir Nedylène dans une communication exclusive qui ne nuise pas à sa lucidité mais puisse permettre d’en apprendre davantage.

° Un tireur, d’accord. Peux-tu le situer par rapport à un point de rep… °

« A l'assassin, A L'ASSASSIN ! »

La clameur vint briser la concentration nécessaire à cette communication psychique. Trop tard. Aelwenn dut laisser filer Nedylène, bien obligée de faire confiance à sa lucidité retrouvée maintenant qu'elle n'était plus en état de panique. La jeune diplomate devait se concentrer sur la suite des officiels et aider la lieutenant Clairegide dans sa tache. Sa concentration se déplaça sur l'évaluation de la situation et le tissage du voile d'occultation qu’elle étirait autour d’elle.

Elle conservait par ailleurs une confiance presque exagérée dans le binôme infernal, Roy Hopkins et Natasha Springfield, engagés dans une opération de déminage dans les entrailles du barrage. La faible explosion qui venait d’interrompre le discours du sénateur était le révélateur de leur progression ; l’un comme l'autre étaient des individus pleins de ressources. Natasha connaissait parfaitement ces explosifs et, au grand dam d'Aelwenn, ses instincts de tueuse n'étaient plus à prouver. Roy était non seulement le compagnon de la soeur de Nedylene, mais également un vétéran des ombres, pas moins habile avec les charges pyrotechniques, et qui saurait parfaitement la cadrer et soutenir sa partenaire, une personnalité solide tout aussi implacable.

Llyod, lui, était bien plus à l'aise que ses victimes. Il gloussait parfois de plaisir ne laissant aucun doute sur son état mental tandis qu'il abattait un autre innocent. Le minutage du barrage n'était pas au rendez-vous mais il gardait confiance pour quelque mystérieuse raison. Ses sbires, eux, pour certains en tous cas, commençaient à montrer des signes de nervosité. L'un d'eux, plus courageux ou plus stupide que les autres, osa interrompre le fou dans sa distraction.

« Monseigneur, nous devons gagner le point de repli ou nous serons coincés ici. »

Il fut tenté d'abattre l'importun, bien entendu. Mais Llyod avait beau être un psychopathe, il respectait la compétence et celui-ci n’en était pas démuni. Il gloussa puis ronchonna comme un gosse à qui on ordonne de gagner sa chambre et qui renâcle. Allez encore un… A sept cent pas de là, une silhouette bascula, frappé de plein fouet ; Enfin il se redressa de mauvaise grâce, prenant la main du sbire qui l’aidait à descendre.

« Prenez ma place Marcus. La terreur ne doit pas cesser. »

Le sbire inclina la tête sans chercher à discuter.

« Vos consignes, Monseigneur ? »

Il marqua un temps de réflexion, se massant le menton et sourit avec un sourire mauvais, dément :

« Des blessés, un maximum de blessés. La Kryte doit souffrir dans sa chair. Si vous avez une fenêtre de tir sur Dickinson, tuez-le, tout comme cette maudite sorcière aux cheveux argentés qui se permet d'intervenir avec ses zones de trouble visuel. »

L'homme acquiesça de nouveau et prit place derrière le fusil, prenant quelques secondes pour le régler à sa propre vue tandis que le monstre gagna les montures qui patientaient en arrière avec son escorte.

Nedylène bénit sa demi-sœur et sa prévoyance maniaque : La lieutenant Laeticia Clairegide avait fait monter, au bord de la rivière, assez discrètement pour ne pas gâcher la vue des officiels, un poste de secours “au cas où”. L’idée s’avérait des plus salutaires. Les gardes de Shaemoor, alertés par le vacarme et sommairement informés de la situation, aidaient au transport et à la protection des blessés, trop nombreux au milieu de cette foule hystérique qui ne savait plus vers quel abri se tourner.

Nedylène progressait aussi vite que possible, Samael désormais inconscient en travers de ses épaules et dont l'état se dégradait rapidement. Obligée à un détour pour ne pas entrer dans le champ de vision du tireur embusqué, elle se dirigeait à pas aussi rapides que possible vers un point précis du poste de secours. Il fallait faire vite car il serait rapidement débordé, assailli comme une lanterne par une nuée d’insectes.

Aurore Caithlin avait dû accompagner Aelwenn comme elle le faisait jadis lors des cérémonies officielles en sa qualité de protégée de la diplomate. Elle était demeurée à ses côtés tout en observant un certain retrait, au grand dam d'Aelwenn qui n'encourageait pas la timidité de la jeune femme. Puis elle avait pu s’extraire sans contrarier sa mentor qui lui concéda cette récompense d’un sincère effort pour nouer quelques contacts intéressants. Aurore avait alors gagné le calme du poste de secours au sein duquel elle pensait pouvoir se consacrer à une lecture bien plus passionnante que ses discussions mondaines. A cet instant sa chevelure rousse, longue et soyeuse, brillait comme un phare dans le chaos pour Nedylène : Elle surmontait l'inusable noirceur de ses robes de sorcière. C'est précisément la sorcière que Nedylène recherchait.

Elle déposa le jeune garçon mal en point sur l’un des étroits lits de camp et, luttant contre l’ankylose et l’épuisement, traîna Aurore à son chevet. Bien que l’empathie ne soit pas au nombre des qualités premières d'Aurore Caithlin, elle l'était suffisamment pour comprendre qu'un long discours plein de questions n’était pas de mise.

« Sauve-le, ordonna Nedylene. Je sais que tu en as le pouvoir. Ses blessures sont trop graves pour la chirurgie de grand papa. »

Aurore glissa un rapide coup d'œil au blessé. Son expression avait tendance à confirmer le diagnostic de Nedylène.

« Tu sais ce que tu me demandes ? » demanda posément la rousse en essuyant ses lunettes. « Oui Aurore, je sais. Aelwenn comprendra, fais-le pour moi, et pour lui. »

Aurore hocha la tête sans plus de façons, Nedylène, du reste, était déjà repartie, un couteau de chasse de mauvaise augure calé dans son poing serré, bien décidée à reprendre la traque là où elle l'avait laissée.

Aurore soupira. Elle n'était pas si sûre qu'Aelwenn comprendrait. Elle espéra qu’elle s'en accommoderait malgré tout et tira à elle le paravent de toile de l'infirmerie puis s’empara d’un scalpel qu'elle plongea dans l'alcool. Enfin elle remonta sa manche pour découvrir un bras blanc qu'elle commença à entailler.


"Nedylene" 2019/05/08 13:16

vivre_ou_mourir.txt · Last modified: 2019/05/08 13:16 by armaggion