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undercover

Under Cover - Episode 1


Certains se donnent à fond parce qu’ils sont perfectionnistes, d’autres parce qu’ils sont passionnés. Certaines personnes arrivent à un mélange des deux.

Elle se tenait droite, sans être pour autant dans un repos impeccable, dans le bureau du vieux crabe comme elle le nommait affectueusement, son supérieur à cette époque-là au sein de l'Ordre des Soupirs. Elle faisait mine de parcourir les différents tableaux qu’elle avait déjà vu des dizaines de fois pour patienter, ne tournant les yeux qu’en entendant grincer le fauteuil.

“Il nous faut quelqu’un d’assez… dingue – c’est vous je crois - pour une mission particulière et d’assez solide pour être capable de la mener sur la durée, pendant plusieurs semaines le cas échéant. Dans des conditions… difficiles je ne vous le cache pas.”

Il se permit un léger sourire bref en la considérant derrière son bureau. Cette petite femme ne cessait de l’étonner.Elle était parmi les meilleures si ce n'était la meilleure pour les actions sous couverture.Elle se contenta de hocher la tête, attentive.

“Il s’agit d’approcher une personne et de gagner sa confiance. Cette personne se trouve au sanatorium du Bon Secours.” Il marqua une pause pour guetter une réaction. Elle écoutait toujours, avec curiosité cependant. “Comprenez “à l’asile.” - Nous ne savons pas s'il est réellement fou ou s'il feint la chose. Ni même de qui il s'agit. Ce sera à vous de le découvrir. - Je dois lui soutirer quel type de renseignements monsieur ? - Je sais que vous excellez dans ce domaine mais pour une fois, aucun. C’est sans doute lui qui tentera de le faire.”

Elle haussa un sourcil, puis le regarda, interrogative.

“Un solide travail d’intox a été fait en amont et cette personne est normalement convaincue que vous détenez ce qui l’intéresse. Vous devrez être suffisamment convaincante pour que cet homme soit persuadé de ce que vous aurez à lui apprendre. - Je suis un leurre en somme. Un pot de miel. - En effet. Des questions ?”

Il la regarda avec attention, croisant les mains sur le bureau. La petite brune le regarda avec malice et hocha la tête.

“Combien de temps faut-il pour aller loin ?” lui demanda-t-elle, impassible.

Il la gratifia d’un rire bref qui lui avait échappé, agitant la main pour la faire sortir : “Fichez-moi le camp. Et…” Elle se retourna et accrocha son regard. “Bonne chance. - Merci monsieur.”

Alors qu’elle refermait la porte, il soupira. Il avait le sentiment qu’il venait d’envoyer cette jeune femme sur une des missions les plus difficiles qu’elle ait eu à faire. Mais c’était son boulot d’envoyer des gens dans des guêpiers.

Combien de temps faut-il pour aller loin ?

Elle était allée très loin, et elle ne saurait pas dire en combien de temps en vérité. Le temps était une notion qui lui avait échappé et n’avait pas grand intérêt ici. Il y avait bel et bien un sanatorium, où les gens se reposent, avec un corps et un esprit fragile, au bon soin des prêtres. C’était même un endroit agréable. En arrivant elle s’était dit qu’elle reviendrait.

A présent, cette simple pensée était quelque chose qui lui arrachait des sueurs froides et lui nouait l’estomac ; Au-delà du sanatorium il y avait l’asile. Et au fond de l’aile gauche de l’asile, il y avait le centre, là où on accueillait les fous les plus dangereux et les plus instables. Tueurs en série, déments, sociopathes, ou pauvres bougres trop profondément enfoncés dans leur délire pour être un jour réinsérables dans la société. Tout ceux qui n’auraient jamais plus aucune chance de voir le ciel.

Ils vous ont bien cernée, lui dit son contact en la personne de l’infirmier qui l’amenait, la trainait ici, pas très rassuré malgré ce trait d’humour. Les gamelles frappée sur les grilles quand elle passait et les hurlements bestiaux ne la surprirent pas, elle savait ce qui l’attendait.

Elle pensait le savoir.

L’agent-infirmier lui donna les dernières consignes. Ce qui l’inquiétait le plus, mais aussi lui plaisait comme défi, est qu’elle n’avait aucune idée de l’identité réelle de la personne à qui elle devrait refourguer ses faux renseignements. Elle devrait d’abord l’identifier alors qu’il ou elle tenterait de l’approcher. Cette personne-là, par contre, savait mieux qu’elle quoi chercher.

“Vous avez bien mémorisé les deux phrases-codes et comment vous pouvez les transmettre ? Pour être extraite en urgence et pour signifier que vous avez atteint votre objectif ?”

Elle hocha la tête, elle avait compris la procédure qui passait par un des soignants sur place et un endroit précis pompeusement baptisé “bibliothèque” avec quelques livres à-demi déchirés et couverts de bave, les répétant avec lui alors qu’il la guidait vers un bureau qui tranchait singulièrement avec le décor sinistre. Une belle porte haute en bois décoré. Le directeur lui avait-il dit.

C’était la première fois qu’elle se trouvait face à lui, ce petit homme sec au regard brillant, quelques touffes de cheveux épars sur l’arrière du crâne. Il parcourut son dossier en l’étudiant alors que l’infirmier l’installait dans le fauteuil, l’enchainant à celui-ci.

“Une âme égarée de plus sur le chemin de la rédemption. J’ose l’espérer.”

Et merde, un illuminé sans doute aussi dingue que les autres mais socialement compatible se dit-elle avec un soupir intérieur et un léger sourire tout aussi intérieur alors qu’elle détaillait les mimiques du trois-quarts de chauve.

A ses cotés une bonne femme d’un roux dégueulasse, passé, délavé même, comme un coloriage d’enfant qui a coulé, qu'elle regardait avec son sourire crétin qu’Endhy avait appris à connaitre. Une beau binôme de champions, se dit-elle avec ce petit sourire d’éternel impertinente qui lui valut le regard glacial - elle n’en avait pas d’autres ceci dit - de cette grande rousse qui avait sans doute passé la cinquantaine.

“Notre médecin-chef, Gloria. Une femme occupée : ils ne cessent de se blesser, de se mutiler.”

Il ajouta le dernier mot avec un peu plus d’insistance, la voix partant dans les aigus. Plusieurs alarmes s’allumèrent dans la tête de la brune, assez empathique pour percevoir cette petite lueur malsaine au fond d'un œil un peu jauni par une cataracte naissante. Elle se contenta de confirmer d’un hochement de tête.

“Votre folie ne vous a pas privée de compréhension et de discernement, comme certains de ces pauvres hères et je sais que vous comprenez ce que je dis. Je serai d’autant plus exigeant - et intraitable - avec vous. Vous êtes un assassin, un monstre dépourvu de valeurs morales et humaines. Je ne suis pas là pour vous aider, mais pour vous briser.”

Il fit une pause pour s’assurer de l’attention de son public.

“C’est allégée de la noirceur de votre âme que vous serez alors digne d’arpenter le sentier de la rédemption. Vous aurez, je l’espère, l’intelligence de vous tenir tranquille et de méditer sur vos pêchés sans perturber les autres plus qu’il ne le sont déjà. Ne créez pas d’ennuis et j’oublierai votre existence. - C’est bien clair monsieur le directeur”, annonça-t-elle d’une voix monocorde.

Comme si Nedy était du genre à créer des ennuis !

A cette heure de la journée elle siégeait dans la salle d’audience. Quelqu’un qui voyait cette scène pour la première fois aurait été perplexe. Elle était nichée sur une chaise elle-même juchée sur une table assez haute comme pour surveiller, telle un arbitre de tennis, les déplacements qui semblaient imprévisible d’une vingtaine de fous qui, eux, semblaient s’amuser bruyamment. Disposés dans un espace quadrillé au sol, allant les uns vers les autres en marchant, se heurtant parfois dans un rire flippant ou un concert de grognements.

En face d’elle, sur une autre chaise haute improvisée, son adversaire du jour, un vieux bonhomme très digne à qui on avait laissé une redingote à la mode il y a trente ans et que les autres nommaient le « Lord », dirigeait aussi de son coté les pièces de cet échiquier vivant surréaliste.

Personne n’aurait vu la moindre logique dans les déplacements des « pièces » qui ne suivaient de toutes façons pas les consignes. Le seul but tacite ici semblait surtout de faire n’importe quoi. Et ça marchait ; ça marche toujours. En une semaine, elle était devenue une sorte figure locale ayant rallié à elle les âmes tourmentées, comme disait le directeur, qui n’étaient que des silhouette tordues errant en trainant les pieds dans la « salle à manger », s’accrochant aux grilles.

Pour ça elle n’avait pas eu trop à forcer son talent ; elle était juste elle-même, du moins un des aspects de sa personnalité : spontanée et déjantée. De simulacre d’échecs elle en avait fait un tournoi de chevalerie : “Qu’on amène une autre lance au baron ! Non, pas celle-là ! dit-elle en fronçant les sourcils vers un type jovial à la barbe poivre et sel qui proposait gentiment de faire partager son érection.

“Tenez la ligne !” hurla-t-elle. “Où est mon héraut au regard si doux ?”

Elle regardait une jeune fille aux cheveux blonds-roux qui devait avoir 14 ans, une bouille d’ange et un sourire presque tendre, adorable si on faisait abstraction du fait qu’elle avait massacré toute sa famille et ne se souvenait de rien, et qui vint se planter devant la chaise de l’adversaire, répétant avec enthousiasme les mots de sa « maitresse » : “Il est grand temps de vous rendre Milord, vous avez assez fait pour l’honneur” dit-elle en repoussant du pied le « baron » soulevant sa chemise pour regarder en dessous avec un sourire torve.

“Jamais, la garde meurt mais ne se rend pas !”

Sur l'échiquier géant improvisé au sol, son « chevalier » se mit à charger vers elle, d’autres mimaient le bruit du cheval avant que le vaillant soldat ne s'étale de tout son long en heurtant une vielle femme édentée, provoquant encore plus de rires.

“Je suis défait, c’est une grande honte pour moi d’être battu par une femme mais j'ai la consolation de l'avoir été par une femme d’une beauté inégalée en ces lieux” concéda-t-il en inclinant la tête sous un tonnerre d'applaudissements et de beuglements.

Nedy souriait dans sa chemise blanche devenue un peu grise au fil des jours. Elle écarta ses boucles noires. Les fous riaient eux aussi, échappant quelques instants à leur condition. Elle rabaissa sa robe sur ses cuisses alors que le vieux à la lance incorporée venait profiter de la vue surélevée avec un soupir dégoutant. Aussi étrange que cela puisse paraitre, elle était presque heureuse.

"Nedylène" 2017/09/02 00:44

undercover.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)