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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 7


Sapiencia reposa la plume d'une main tremblante, sentant son cœur s'emballer. Elle ferma les yeux un instant, concentrée pour retrouver la maîtrise de ce corps vieillissant à qui elle imposait sa volonté de fer en prêtresse chevronnée.

Les yeux clos un instant, elle ne les rouvrit que pour poser son regard d'oiseau de proie sur ses gens, renouvelant sa question d'une voix aussi neutre que possible. Il était rare qu'ils osent la déranger pendant ses écritures. Elle aurait voulu ne pas avoir bien entendu, bien compris, mais elle savait qu'il n'en était rien.

“Plait-il ?”

Gwennola aurait voulu disparaître sous les lattes du parquet, se tenant à coté de son mari à peine plus assuré. Le duo avait pourtant l'habitude du regard tranchant de leur maîtresse. Elle nouait nerveusement les mains dans son giron.

- “Faites excuse de vous déranger, madame, mais…

Sapienicia agita la main d'un geste agacé que la servante connaissait bien : “Au fait, au fait. - C'est votre nièce, madame. La petite Nedy ! Oh, par les Six, une si gentille petite, dans quel monde est ce qu… ” commença-t-elle sans terminer en se tordant à nouveau les mains. Sapiencia leva une main impérieuse pour couper court, retrouvant un rien d'assurance dans cet exercice d'autorité dont les arcanes n'avaient plus aucun secret pour elle. “Où ? Comment ?”

La pauvre ne put que bredouiller qu'elle n'en savait rien, que le majordome de la maison Amara était passé au matin sans donner de détails, alors que dormait sa maîtresse qu'elle n'avait pas osé déranger. Tout juste avait-il précisé que la garde venait de passer chez ses maîtres et qu'ils l'avaient dépêché ici.

Sapiencia s'était vivement extraite de son trône. Habillée sans tarder par sa servante, elle fila chez sa sœur, non sans avoir fait mander son mari et sa fille.

Aelwenn était venue sans tarder. Prévenue la veille au soir, privilèges ministériels obligent, elle avait passé la nuit avec la lieutenant Clairégide, ce qu'elle se garda de mentionner. Après un long échange sur la disparition de sa nièce, qu'Aelwenn avait écouté sans réellement chercher à l'interrompre, n'en voyant pas la nécessité, Sapiencia en venait à des sujets plus triviaux, non sans glisser ici ou là quelques piques contre la plus insupportable de ses nièces. La vieille femme ne réalisait pas à quel point ses mots pouvaient être mal perçus, ou, plus précisément, elle se permettait, dans ce huis clos familial, l'expression d'une vindicte qu'Aelwenn réalisa être surtout tournée contre elle-même, la matriarche fautive, la cheffe de famille à l'aura entachée par ce décès, qui venait de démontrer son incapacité à protéger sa soeur et la guider (sinon la gouverner) autant qu'elle l'aurait voulu dans l'éducation de filles insupportables. Les Six, au moins, lui avaient fait grâce, à elle, de pareils tourments en la privant d'avoir d'autres enfants que sa fille unique, sa fille vouée aux nues et qui, pourtant, faisait régulièrement montre d'une indépendance d'esprit tout à fait inconvenante.

Laissant s'épancher ces débordements qui lui nouaient le ventre, Aelwenn prit tout de même le temps d'apaiser ses parents, trouvant dans l'exercice un dérivatif bienvenu à sa propre douleur. S'ils savaient…

Sur ces entrefaits apparut Eglantine, la nouvelle servante, que Sapiencia présenta laconiquement : “Eglantine va assister Gwennola pour les travaux les plus pénibles. Elle logera dans les combles que mademoiselle Springfield a libérés le mois dernier.”

Laquelle Gwennola eut un petit sourire d'excuse pour madame, une petite moue désolée. Il est vrai qu'elle n'était plus toute jeune. Aelwenn hocha la tête pour la nouvelle qui aidait Gwennola à plier un drap particulièrement lourd. C'était un hochement de tête mécanique dicté par une éducation sans failles et qui dissimulait le peu d'intérêt qu'elle portait aux soucis du quotidien de la maisonnée de ses parents. Oh, elle n'était pas coutumière du fait de toiser les domestiques, ou de marquer durement leur appartenance à une caste inférieure ainsi que le font certains nobles en mal d'autorité, mais son esprit était ailleurs, perdu dans l'éther d'un monde au sein duquel ses appels désespérés résonnaient en vain.

Elle salua toutefois la nouvelle, une quarantenaire bien avancée à la chevelure autrefois blonde et qui restait fournie malgré la prolifération de cheveux blancs. Elle affichait une mise austère. Aelwenn n'y prit pas garde, luttant pour ne pas sombrer en se passant la main sur le visage. Derrière la vitre, la petite garçonnière qu'elle partageait avec Nedylene semblait presque à portée de main. Elle était vide.

Sapiencia, si avare de démonstrations, ne la serra pas dans ses bras, surtout pas devant ses gens ! Aelwenn sentit toutefois sa mère l'approcher et lui presser la main avec une expression sincèrement navrée. On ne pouvait qu'admirer sa maîtrise.

“Courage ma fille. Songe à ta tante et son oncle ; Ma pauvre sœur est anéantie.”

La crocilisque, ainsi que l'appelaient parfois les domestiques, ou même Nedylene elle-même, siffla entre ses dents sur cette petite irresponsable qui infligeait tant de chagrin à ses proches. Aelwenn écoutait sa mère se mentir. Leurs doigts joints trahissaient la tension. Sapiencia, malgré son étrange façon de le montrer, était bien plus affectée par la disparition de sa nièce qu'elle ne voulait bien l'afficher.

Ceci étant dit, et consciente qu'Aelwenn avait bien saisi ce qu'elle avait à lui transmettre, elle laissa les autres s'exprimer pour elle. Son mari avait été plus démonstratif. Le vieux bonhomme n'avait pas honte d'avoir les yeux rougis, ni de serrer Aelwenn dans ses bras.il aimait énormément sa nièce et savait l'affection que se portaient les deux jeunes femmes. Aelwenn était en train de perdre son époux, et voilà qu'elle perdait sa cousine. La guerre avait endeuillé bien des familles. Elle les avait miraculeusement épargnés jusque là. Ce temps de répit venait de connaître un terme douloureux.

Les formalités avaient occupé un certain temps. Laeticia avait fait de son mieux pour rendre les choses aisées. Elle n'aurait jamais de place dans cette famille, mais elle était reconnue comme davantage qu'une étrangère, au grand dam de Sapiencia qui ne s'était pas retenue de dire, croyant faire un compliment, qu'elle aurait préféré que ce ne fut point Nedylene. Habile à choisir son auditoire, elle s'était bien gardé d'en prendre sa fille à témoin.

Gwennola et son mari s'étaient aussi montrés compatissants, glissant plusieurs mots qui avaient sonné avec plus de justesse que beaucoup de lieux communs de son entourage. Aurore, Lara, qui pourtant pourraient ne pas se soucier d'elle, et même Natasha. Fabienne et Benoit étaient venus accompagner leurs maitres pour rendre hommage à celle qui avait été, après tout, leur maîtresse également. Emrys Wyrmalion était venu, flanqué de son épouse. On les disait en froid et la distance qu'ils maintenaient entre eux semblait le confirmer, mais l'un et l'autre avaient tenu à faire acte de présence.

Il y'avait eu quelques absents le vieux ou Endherion qui ne s'étaient pas encore manifestés mais Ael ne doutait pas qu'ils n'en pensaient pas moins. Le médecin était en expédition en Elona avec sa compagnie. Il avait fait parvenir un mot très touchant. Il était ruiné, livrant à mots couverts une vérité qu'Aelwenn décela immédiatement, faillant lâcher la lettre dont elle prit connaissance quand sa mère la lui fit passer : il avait aimé Nedylene, et dans les femmes qu'il avait rencontrées, c'est elle qu'il avait recherchée.

Toutes ces démonstrations, dont la très grande majorité étaient sincères, avaient été à la fois un précieux réconfort et une torture pour la jeune ministre. Elles renvoyaient sans cesse à un souvenir d'autant plus vif qu'elle mesurait à quel point Nedylene était appréciée, sinon aimée. Dylinrae avait été d'un soutien plus que précieux. Plus jeunes, Aelwenn avait été très proche de Dylinrae, jeux de cousines qui effleurent des plaisirs adultes. Les deux sœurs étaient très proches, mais Dylinrae avait fondé sa propre famille. Roy, son compagnon, Aroyce de son vrai prénom, ne savait pas que faire le pitre et le poseur, il aimait sa femme, et se tenait à ses cotés dans cette épreuve.

Aelwenn appréhendait le retour dans son propre logement. Aussi s'attarda-t-elle auprès ses parents. Mais l'heure faisant, il n'était plus possible de reculer. Elle refusa poliment la proposition d'hébergement que lui avança sa mère dans un geste qu'à vrai dire elle n'attendait pas. Saluant respectueusement l'un et l'autre, la jeune ensorceleuse s'avança donc dans l'entrée. Eglantine était là qui l'aida à passer son manteau. Aelwenn ramena ses cheveux dans un geste dénué de toute coquetterie.

Dès le premier pas, l'air frais lui fait un peu de bien. Mais ça n'était rien à côté du bond que fit son coeur, au point d'en être prise de vertiges et de poser la main sur le chambranle, saisie.

“Oh la… la…!”

Une bouffée de colère faillit l'envahir, accompagnée d'un immense sentiment d'allégresse. Un poids immense se souleva de sa poitrine alors qu'elle inspirait à grandes goulées. Elle rassembla sa concentration pour retrouver une platitude rassurante à l'égard de ses parents qui la regardaient sortir. Déjà sa mère houspillait cette pauvre Eglantine pour qu'on ramène immédiatement sa fille à l'intérieur. Aelwenn accepta sans vraiment réaliser le verre d'eau qu'on lui porta, et s'efforça d'afficher une attitude rassurante.

“Par Kormir, regarde toi. Il faut te reposer tu es livide.”

Aelwenn répéta qu'elle allait déjà mieux, que ce vilain malaise était passé, qu'elle n'habitait - hélas- qu'à quelques mètres du donjon familial et qu'elle n'avait pas besoin qu'on la raccompagne. Elle s'abstint bien entendu d'employer cette formulation peu flatteuse. Après une résistance de principe, sa mère en convint non sans la suivre venir se poster à son perchoir afin de la suivre des yeux aussi loin que possible.

Ael redescendit la rue en prenant grand soin de ne pas laisser entrevoir ce magnifique sourire qui avait éclot sur son visage. Elle referma la porte doucement, vérifia machinalement que la maison était vide d'un mouvement d'esprit, puis verrouilla et s'adossa contre la porte fermée.

“La… la sale petite peste !”

Elle ferma les yeux, radieuse, laissant rouler sur ses joues des larmes de soulagement.


"Nedylene" 2017/10/10 12:11

sans_fleurs_ni_couronnes_episode_7.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)