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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 6


Des bottes crissèrent dans la neige. Rattrapée par la froidure du vent des Cimefroides, Natasha remonta son col en levant le nez devant le pavillon du Corbeau. Evidemment il était là. Il n'y était pas l'heure précédente, et ne le serait plus dès qu'ils se seraient quittés. Comment il s'y prenait ? Elle n'en avait aucune idée et, aussi étrange que ça puisse paraître, elle ne se posait qu'à peine la question. Le vieux Tsion était comme ça, ça faisait partie de lui. Elle avisa la silhouette immense et familière qui remontait le chemin verglacé au rythme rapide de ses bottes jaunes. Dès qu'il aperçut la jeune femme engoncée dans son manteau, un large sourire s'épanouit sur les traits du vieux Norn. Même sa barbe fournie, constellée de cristaux, ne parvenait pas à masquer la joie authentique qui semblait l'illuminer de l'intérieur.

“Par ma barbe ! Sonnez un donguedillon, gai dol ! Ma petite Rose de fer qui vient me voir, c'est jour de fête !”

Il emporta littéralement la jeune femme dans une énorme embrassade qui l'arracha du sol en ne lui laissant que le temps de rentrer la tête dans les épaules. D'ordinaire la rousse se laissait aller à bien plus de chaleur avec le vieux nain qu'elle aimait beaucoup ; c'était une des rares personnes à pouvoir s'en vanter. Elle lutta pour garder une attitude raide et ne pas s'abandonner à la tendresse de cet instant.

En retour, il fronça exagérément un sourcil réprobateur, mais son oeil brillait déjà de malice.

“Brrr ! Gel, givre et grêlons ! Mes vieux os se rétractent rien qu'à sentir cette vilain bise souffler dans ton cœur ! Entrons donc avant de donner froid à un vieux fou, et dis-moi tout.”

Il entra dans le pavillon. Il y régnait une agréable chaleur nourrie par le foyer gorgé de braises rougeoyantes. Après l'avoir juchée carrément sur la table, il se posa lui-même lourdement sur un tabouret qui gémit un court instant, puis la considéra, les mains posés sur les troncs de ses cuisses comme un souverain antique. La seule différence, c'est qu'ainsi perchée, elle était à hauteur de ses yeux pétillants.

“Nedylene est morte.”

Le vieux, qui brillait tout autant par sa chaleur que son espièglerie, laissa l'une prendre le pas sur l'autre, à moins que ça ne soit le contraire.

- “Ohohoh ! En voilà une belle affaire !”

Natasha haussa un sourcil devant cette réaction inattendue, croisant les bras alors que le vieux riait à s'en taper la cuisse, faisant tomber un peu de neige de ses cheveux avant qu'elle n'ait eu le temps de fondre.

- “Je suis sûre qu'elle aurait apprécié cet hommage, mais je ne suis pas certaine qu'Aelwenn partage cet avis.”

Il s'arrêta, se redressa et se gratta la barbe avec un air d'embarras qu'elle le soupçonnait de simuler. La jeune rousse le toisait d'un air sévère. Et soupçonneux. Elle ne tapait pas du pied, ses jambes pendantes l'empêchaient, mais elle le pensait très fort. L'idée d'envoyer un coup de botte dans l'épais plastron de cuir lui traversa l'esprit, mais il n'aurait probablement qu'à peine senti et elle se serait sentie ridicule. Un sentiment qu'elle exécrait.

- “Oh. Ah…ah ? Morte ? Morte dis-tu ? Nedylene ?
- Elle-même oui, Nedylene de son prénom, Amara de son nom. Vous savez ? Celle que vous appeliez votre fille à défaut d'en avoir une vraie. Vous n'avez pas eu d'enfants j'imagine ? Vous avez bien fait, moi non plus, ça coûte trop cher à élever et ça se dispute toujours au moment de la succession. Un chat peut-être ? Ah non, une chouette, ah ah ! Je parle de Nedylene oui.”

Elle prit un temps, après cet éclat d'humour noir sans aucune chaleur, pour trouver les mots. La douleur la rattrapait et elle finit par déglutir, les yeux rougis par une émotion plus forte que sa réplique fiévreuse avait libérée de façon très malvenue.

“Alors… comment vous dire que… en fait voyez-vous, elle…
- Ca te fait mal ?
- Hein ?
- Tu te sens triste ?
- Mais c'est quoi cette question, sérieux ?”

La question faillit lui arracher une protestation plus véhémente encore. Nedylene faisait partie des rares personnes dotées d'un semblant de bon sens et de suffisamment d'auto-dérision pour ne pas prendre au sérieux une existence basée sur des mensonges et des faux-semblants hypocrites. Aelwenn la lui avait présentée il y a longtemps déjà, à l'échelle de sa courte vie.

- “C'est bien.”

Il souriait avec une véritable bonté, joignant les mains dans son giron dans une attitude d'écoute sincère.

- “Comment ça “c'est bien” ? C'est quoi qui est bien ?
- Ma petite Rose de Fer est venue vers moi, le coeur tétanisé dans un étau de glace. Et maintenant je l'entends battre.
- Oui, évidemment. Mais où est-ce que vous voulez en venir ?
- Gai dol ! Surtout nulle part, c'est le meilleur moyen de se perdre ! Celui qui ne se fixe pas de destination ne se perd jamais. Oh j'ai une petite idée en tête, c'est vrai, mais le chemin importe peu en vérité.
- Mais quoi ?? Arrêtez de me prendre pour une enfant, ou de parler par énigmes, c'est insupportable. On dirait un vieux rhétoricien rabougri du Prieuré, c'est limite effrayant. Ça sent le formol à trente pas.
- J'en ai pourtant connu beaucoup qui étaient aussi - voire plus - intéressants que des rois ou des aventuriers. Bon d'accord, beaucoup sont morts aujourd'hui, par ma barbe !
- Vous vous moquez de moi. Et vous vous moquez aussi de la mort de Nedylene ! C'est vraiment moche vous savez, j'attendais mieux de votre part. Tant de sagesse, tant de savoir, ça me rappelle une histoire de montagne et de souris, mais elle m'échappe. La douleur sûrement.
- La mort est une chose trop importante pour qu'on se prive de s'en amuser. Qu'est-ce qui te rend triste exactement ?
- Mais… Bon écoutez, je crois que je vais y aller hein. Je dois avoir un riche marchand qui n'attend que mes conseils avisés sur la meilleure façon d'enrichir un peu plus les bandits qui s'empareront non seulement de sa marchandise mais aussi des armes hors de prix que je lui aurai vendues. Et vous savez ce qui est vraiment triste ? C'est qu'il n'aura même pas eu le courage de tirer une seule balle de peur de se crever les tympans. Ce n'est pourtant pas trop demander une seule, dans la tête, un petit geste pour l'homme, un grand débarras pour l'humanité. Ce qui me rend triste ? De ne plus la voir, tsss. Oui je sais, vous pouvez vous moquer. C'est moi qui dit ça. Allez-y, allez… c'est facile…
- Il y a beaucoup de choses que tes yeux ne voient plus dès que tu détournes le regard. Et pourtant ça ne te rend pas triste.
- Mais si mais… oh je vous vois venir avec vos grosses bottes jaunes ridicules. Vous les avez eu à la foire Faowl ? Vous voulez me faire dire qu'elle sera toujours présente dans mon coeur et toutes ces foutaises qu'on décharge par quintaux sirupeux au temple des Six. Ça en dégouline sur les trottoirs à tel point que les Séraphins ont jugé utile de mettre leur QG juste à côté, histoire de faire la circulation. Vous devriez y traîner vos bottes un jour de pluie, elles ne dépareilleront pas. Si j'avais su que j'étais venue pour ça… - Fausse piste !

Il souriait, le doigt en l'air, en donnant l'impression de s'amuser de la situation, ce à quoi Natasha hésita à répliquer avec une expression de dépit outragé ou de dédain magnifique. Elle céda cependant, bien trop vite à son propre goût, mais le vieux bougre avait l'art de la prendre à contre-pied.

“Quoi ? Oui ça me fait chier qu'elle soit morte. C'est toujours les gens qu'on aime qui partent il parait. Les emmerdeurs, les fats, les sots, les décadents, ils sont toujours là pour vous distiller leur venin d'illusions grotesques et leurs jeux de dupes mercantiles, ils ne crèvent pas eux, c'est la goutte qui les tue, et elle prend son temps la garce. Faut croire que la bêtise immunise, je devrais essayer ça. Il suffit de trouver un docteur pas trop regardant. Ils injectent la bêtise à grands coups de seringues dans les ménagères déprimées. Ça me fait mal, oui, voilà, je l'ai dit. Ça me fait mal, je suis triste, vous êtes content ?”

Elle retenait quelques larmes qui pointaient au coin de ses yeux, partagée entre une colère inattendue et un chagrin qu'elle ne trouvait pas la force de juguler.

- “Tu as de la chance”, répondit-il simplement, avec une expression de tendresse qui, à nouveau, la prenait à contre pied. Il penchait légèrement la tête et semblait partager tellement ce qu'elle avait au fond du cœur qu'elle se sentait incapable de lui en vouloir. Il compatissait vraiment, ou alors il était le plus fourbe simulateur du monde. Mais à bien contempler ce regard, elle finit par se demander s'il avait mal pour elle, Natasha, ou pour la disparition de la brune qu'il comptait au nombre de ses filles d'adoption, tout comme elle-même.
- “Hein ? Mais… on parle toujours du décès de Nedylene là ?
- On parle de ce que tu ressens.
- Et… en quoi j'ai de la chance ? Ça me navre à en vomir et vous dites que j'ai de la chance ?
- Les grandes joies, les grandes peines, les bouleversements, les changements de toutes sortes, tout dans la vie est une occasion offerte de réaliser ce qui, justement, ne change pas.
- Non mais allô quoi… On dirait un discours de bohémien du quartier est. Je ne suis pas venue pour ça.”

Elle se serait bien sauvée si elle n'avait pas été perchée si haut. Non pas qu'elle manque de condition physique au point d'être incapable de sauter. Autre chose la retenait, quelque chose d'indéfinissable. Il se contentait de la regarder, comme s'il attendait quelque chose en posant sur elle un regard d'une incroyable bienveillance, et même de tendresse qui la désarmait. Natasha sentait la colère qui grondait comme une révolte contre ce qui lui était imposé. Bien sûr qu'elle était triste. Aelwenn et Nedylene étaient presque des grandes soeurs pour elle qui n'avait que si peu de repères familiaux. Ce vieux Norn la mettait mal à l'aise avec ses remarques dont la logique lui échappait. Il ne manquait plus qu'il lui demande si elle avait été tuée avec une arme Springfield. En guise de protestation, elle lâcha:

- “Rien ne change jamais de toutes façons !
- Ah non ? Pourtant tu affirmes depuis longtemps que tu es Natasha, non ?
- Oui, d'accord, et alors ? Ma personnalité ne change pas, d'accord ? Ça prouve quoi ?
- Crois-tu que ta personnalité ne change pas ? Vraiment ?”

Par les Six, qu'il pouvait être énervant ! Mais en effet, il était bien placé pour savoir les progrès que la toute jeune femme avait fait ces deux dernières années. Elle s'était quasiment redécouverte elle-même par l'entremise d'Aelwenn qui l'avait prise en thérapie, puis, au mépris des règles, en affection. Bien leur en avait pris si on en juge aux résultats. Elle lui concéda le point de mauvais gré.

“Tes émotions changent, ton corps change, ta personnalité change… Et pourtant, il y a quelque chose en toi qui est toujours là, qui observe, ne le sens-tu pas ? Quelque chose que la peine n'atteint pas, parce qu'elle est toujours là. C'est l'oiseau sur la branche qui regarde les vers s’enfoncer dans la terre grasse, c'est le vent qui court et traverse autant le champ de bataille que la ferme paisible, c'est le tapis d'étoiles qui contemple les petites créatures agitées qui grouillent à la surface du sol. Ferme-les yeux, ma petite Rose de Fer. Le chagrin, la tristesse, la peur, l'angoisse, ce sont les jeux de dupe d'un mental qui ne veut pas mourir, qui cherche à accaparer toute ton attention pour ne pas être ramené à sa propre fin. Pourtant, qu'est-ce qu'il est, sinon un outil qui devrait être à ton service, et qui, au lieu de ça, t'empêche de travailler parce qu'il meure de peur ?
- Tsion. Vous ne comprenez pas ou quoi ? Vous voulez bien ouvrir vos oreilles s'il vous plait. Les deux tant qu'à faire : Nedy est morte. Rien de la ramènera. On l'a perdue, vous comprenez ? Ses rires, ses boutades, ses gesticulations, c'est perdu ! Pour toujours !
- Pourquoi perdu, petite Rose de Fer ?
- Mais parce qu'elle est morte, bon sang !
- Elle n'est morte qu'à tes sens, de la même façon qu'un saumon qui saute et retombe dans la rivière. Crois-tu qu'il n'est vivant que la seconde où tu l'aperçois hors de l'eau ?

Il fit le geste de l'ours qui tente maladroitement de fouetter l'air pour attraper un poisson. Un maigre sourire menaçait de gagner les lèvres de Natasha qui lutta pour conserver son attitude digne en respect de celle qui n'était plus.

“Tu as le droit de ressentir de la peine. D'accord, tu es triste. Mais sens, petite Rose de Fer, sens comme cette tristesse est un masque qui voile ta lumière. Entends la lumière en toi protester. Et souviens-toi que tu ne trouveras pas le soulagement au dehors. Tu ne le trouveras qu'au-dedans, parce que c'est là qu'est la Source qui se reflète partout. Si tu voiles ses reflets de ton envie d'être morose, de tes frayeurs, de tes craintes, de ta tristesse, alors tu recevras en retour la tristesse, la crainte, la frayeur et la morosité, parce que ce sont les binocles que tu auras choisi de porter.”

Il constitua deux cercles en joignant le pouce et l'index de chaque main pour en faire une monture de lunettes, avant de faire mine de regarder partout au travers. Puis il revint à sa jeune interlocutrice qui le regardait. La peine était là, et son regard sur le vieux Norn semblait hésiter à le considérer comme fou ou simplement en train d'essayer de la dérider avec une maladresse crasse. Le fond du discours ne l'atteignait pas, ce qu'il perçut bien vite. Il abandonna ses lunettes factices et posa les mains sur les genoux de sa jeune amie.

“Nedylene n'est plus sous tes yeux, c'est vrai. Qu'est-ce qui t'empêche de retrouver ce que tu trouvais si bon en elle dans le regard de cet enfant espiègle, dans les pas gracieux de cette adepte de la Panthère, dans l'appétit de ce Norn glouton, dans le rire futé de ce joueur de cartes ? Dans le désordre inextricable de cette échoppe mal rangée ? Elle est là, elle est ici, elle est partout !”

“Tu as le droit de te crisper sur ce qui n'est plus sous tes yeux, de faire un caprice d'enfant gâtée, personne n'aura rien à y redire. Mais ne te mêle pas au bal des égos hypocrites, pas toi ! Pas Natasha Springfield ! Je te le dis, petite Fleur de Metal : Retrouve Nedylene où elle se reflète, car elle pas moins dans ce reflet que dans celui que tu percevais auparavant sous la forme improbable que tu appelais Nedylene. Je vais te dire un secret : C'était un nom d'emprunt. Elle était déjà venue sous d'autres noms, d'autres personnalités, et crois-moi si tu peux : elle reviendra encore ! Tout ça n'est qu'un grand bal costumé qui se dissipe de lui-même quand tu réalises ce qu'il est vraiment, ce que TU es vraiment. Ou bien… par ma barbe, s'agit-il d'un grand manège ? Je ne me souviens plus très bien. Ce qui est sûr, c'est que je suis prêt à offrir trois tours gratuits à celui qui attrapera Nedylene ! Vas-tu réussir à t'en saisir ? Sonnez un dong !”

Elle l'écouta, décrocha, raccrocha. Sa bouche s'était entrouverte dans l'ébauche d'une protestation mais elle la referma, croyant saisir ce qu'il lui offrait mais qui l'éblouissait encore et lui échappait déjà à nouveau. Pourtant, magie de cette voix profonde et joyeuse dont elle croyait entendre résonner les basses jusque dans son ventre, elle s'imaginait facilement dans ce manège. Elle s'y voyait comme la petite fille qui croise les bras avec une mine renfrognée, pestant contre un système ridicule en refusant de l'utiliser pour ce qu'il était supposé offrir, sans en attendre davantage. Elle souffla un rire bref. Une irrépressible envie de le coincer en retour la titillait.

- “Facile à dire tout ça. Et comment je fais ça, vieux Tsion, hein ? Vous me faites un prix sur la formule magique ?J'ai droit au tarif de famille un-peu-moins-nombreuse ?
- Concentre-toi sur ce qui ne change pas en toi et jouit de ce que le monde t'offre.
- Hein ? Mais… tu viens de dire que tout change ! De rien, la citation est gratuite. Vous m'offrirez bien cette licence hein ? De toutes façons je suis insolvable, c'est fait exprès.
- Il y a pourtant quelque chose qui ne change pas. Tu sais, celui qui observe, celui qui est capable de dire “je suis” tout au long de ta vie, et qui voudrait bien faire un peu taire cette petite voix qui n'arrête pas de jacasser en t’entraînant dans de toutes sortes d'affres existentielles que tu appelles ta “personnalité”, non ?
- Mmmouais.
- Par ma barbe, la pouliche est rétive !

Il éclata de rire, ce qui, de fait, paraissait un peu moins inacceptable à la jeune femme que quelques instants auparavant. Cet aspect changeait déjà. Ce vieux bougre était vraiment incroyable.

“On va faire ça dans l'autre sens : Au moins tu sais ce que ce n'est pas. Ce n'est certainement pas ce chagrin qui t'aura abandonné dans quelques mois ou semaines, et que tu n'éprouvais pas il y a une semaine. Sommes-nous d'accord, petite Rose de Fer ?
- J'ai déjà répondu, marmonna-t-elle de mauvais gré.
- C'est vrai. Tu as dit “mmmouais”, fit-il en imitant son accent du Promontoire.

Natasha sourit. Elle commençait à réaliser qu'elle n'était pas tenue de s'identifier à cette peine qui l'étreignait sans lui appartenir, et, pour autant, elle ne se sentait pas trahir ce qu'avait été son amie. Au contraire oui, elle retrouvait la brune ici et là, si elle s'y autorisait. Nedylene disparue ne s'en trouvait, d'une certaine façon, que plus présente. Qu'est-ce que c'était que cette magie ? Elle jeta un regard soupçonneux au vieux Norn, à la limite d'imaginer qu'il l'avait plus ou moins ensorcelée à son insu. Mais elle se ravisa bien vite en se perdant un instant de plus dans son regard qui semblait voir, à travers elle, tant de choses qu'elle-même ne distinguait pas, ou pas encore. Elle allait répliquer quand il la devança:

“Il se fait tard. La Sorcière des Neiges va m'attendre ! Reviens vite me voir, petite Rose de fer, tes visites sont un don précieux !”

Il la serra dans ses bras avec une tendresse sincère, la reposa à terre sur ses pieds et lui dessina un sourire en étirant ses joues pincées dans des doigts épais. Elle sourit à nouveau, concédant la victoire pour cette bataille, mais pas encore tout à fait déterminée à concéder cette guerre. Le chagrin n'était pas loin, qui rôdait à la lisière de sa conscience comme une vilaine bête tapie dans l'ombre.

“Ou allez vous ?
- Là ou mes pas me portent ma petite ! C'est Nedylene qui m'avait offert ces bottes. Je me dis qu'elles mériteraient qu'on les astique un peu, tu ne crois pas ?
- Ça c'est clair, un mendiant n'en voudrait pas, sauf pour éloigner les insectes.”

Elle aurait juré que les bottes lui avaient tiré la langue avec une horrible grimace !

Ainsi le vieux Tsion rentra-t-il tout naturellement dans sa demeure où l'attendait la Sorcière des Neiges. Elle l'accueillit avec un sourire lumineux avant de lui confirmer avec amusement ce qu'il savait déjà : il se dirigea sans hésiter vers le garde-manger.

“Sonnez un dong ! La plus goulue de mes filles !”

Il lui adressa un regard réprobateur surjoué de ses gros sourcils broussailleux. C'est qu'elle avait bon appétit pour une morte ! Il éclata d'un rire sonore qui fit trembler les poutres de chêne. Elles n'eurent pas le cœur d'en vouloir à si vieil ami.


Nedlyene 2017/10/09 16:33

sans_fleurs_ni_couronnes_episode_6.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)