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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 5


Le sergent Johnson détestait cet aspect de son boulot. Il était l'homme qu'on ne veut pas voir, celui qui prononce les quelques mots qu'on ne veut pas entendre, dans une annonce sinistre presque rituelle en s'efforçant de rester stoïque. Il avait vu tant de visages tomber en déliquescence qu'il pourrait écrire un livre. “Pourquoi c'est toujours moi qui me charge de cette corvée ?” grommela-t-il.

Le bougre n'était pourtant pas spécialement insensible même si avec les années au contact de l'exercice, il en avait acquis une sinistre maitrise qui lui valait une réputation injuste auprès de ses collègues. “Qu'ils viennent donc le faire !” protestait-il encore intérieurement avant de s'immobiliser devant la porte. Impossible de se tromper, un garde ministériel en civil l'avait déjà abordé dix pas plus tôt pour lui demander ce qu'il faisait là et lui avait confirmé l'adresse. La personne à qui il devait parler n'était pas n'importe qui, mais le moment ne serait pas moins rude. Un soupir intérieur précéda la composition d'un fasciés de circonstance.

Une jeune femme lui ouvrit. L'inquiétude gravée sur ses traits indiquait qu'elle avait déjà dû commencer à se ronger en l'ayant entendu frapper à la porte. C'était une bien belle femme, aux cheveux mi-longs d'une rare couleur d'argent bleuté qui encadraient un visage agréable. Elle s'efforçait de garder une expression neutre neutre depuis qu'elle avait aperçu son uniforme.

En plus elle est jolie… la tuile.

- Dame A'moora ?

Le temps se figea, comme à chaque fois. Quelle saloperie. Mais il fallait bien que quelqu'un s'en charge. Il aurait juré l'avoir entendu bredouiller quelque chose, mais la fille était solide, elle le toisa durement pour se recomposer une dignité, ramenant ses cheveux dans un geste vif et un tintement de bracelets d’argent. Le ton était plus dur qu'elle ne l'aurait souhaité :

- Parlez.

Il hocha la tête, il ne lui en voulait pas.

- Le lieutenant Clairégide vous attend. - A quel sujet ?

Une question rhétorique, Aelwenn le savait parfaitement. Elle rassembla toute sa concentration, toute sa volonté pour ne pas sombrer dans ce cauchemar, ne pas céder à une panique sans nom face à ce qu'elle avait toujours redouté de vivre un jour sans réellement y penser.

- Votre cousine.

La réponse fut tout aussi de pure forme : il savait qu'elle savait, tout ceci n'était qu'une chorégraphie surréaliste devant laquelle elle aurait volontiers laissé échapper un rire nerveux.

Le trajet fut une épreuve pour la psychomancienne. Elle avait beau sentir que tout ceci n'était qu'une mascarade, le long silence de Nedylene n'était pas anodin.

Chaque pas, chaque dalle de pierre semblait se fondre dans les autres. Lui marchait devant avec un certain tact, pour desserrer l'étau des convenances, laissant à la jeune femme plus de liberté pour exprimer un sentiment, sans rien dire qu'un vague sourire pâle de temps en temps qu'elle ne releva pas, si tant est qu'elle l'eut remarqué. Mais Aelwenn n'exprimait rien, réfugiée, emmurée dans une discipline professionnelle qui la sauvait du naufrage. Elle avait recroquevillé sa conscience à des fonctions purement mécaniques, des gestes simples qu'elle savait habiller d'une dignité de dame qui força son admiration. Cette femme était sacrement solide, mais il avait assez d'empathie pour sentir que tout ceci n'était qu'un masque.

Il lui tint la porte, geste qu'elle remercia d'un hochement de tête mécanique. Il hasarda quelques mots, sincères mais inutiles : “Vous avez toute ma sympathie madame. Elle vous attend là-haut.”

Il désigna la volée de marches avant de s'éclipser avec la discrétion d'un majordome de vieille famille. La jeune femme monta les marches lentement, focalisée sur le maintien de son calme, avisant la haute silhouette de sa demie-cousine, les bras croisés, le visage figé dans son propre masque de dureté, raide comme la justice, l’invitant à s’installer d’un geste de la main.

Elles restèrent toutes les deux formelles, jouant leur rôle respectif avant que Laeticia ne ferme la porte de son bureau en les coupant du monde.


"Nedylene" 2017/10/08 17:58

sans_fleurs_ni_couronnes_episode_5.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)