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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 4


La main de Nedylene tremblait alors que les mots semblaient prendre vie sur le parchemin sans son intervention, comme si elle déroulait un tapis de ronces et de roses mêlées, ce qui reflétait plutôt bien la tempête qui s'agitait dans sa petite tête.

Elle avait longuement hésité à rédiger ce qu'Aelwenn allait fatalement prendre douloureusement et qui sonnait comme un testament - ce qui était plus ou moins le cas - parfaitement capable de ressentir ce que sa cousine ressentirait par un retour de bâton de son empathie. Il lui était douloureusement facile de se mettre à sa place. Ça n'était ni plus ni moins que ce qu'elle-même ressentirait dans pareil cas.

Comment pouvait elle seulement lui infliger ça ? C'était ce qui pouvait leur arriver de pire bien qu'elles ne l'avoueraient jamais à leur entourage: se perdre. Elle ferma les yeux, les larmes coulant sans aucun effort sur ses joues.

“Je ne peux pas faire ça, je ne peux même pas le penser !”

Elle jeta la plume et se passa lentement la main sur le visage, tâchant de puiser en elle les ressources nécessaires pour ne pas se trouver la proie de cette détresse obsédante, mais elle n'y arrivait pas. Dès qu'elle lâchait la bride de ses pensées, elle croyait voir le teint cendreux d'Aelwenn, sa bouille décomposée au fil de la lecture avec un réalisme beaucoup trop parfait.

La brune récita le mantra contre la peur. Il parvint à l'apaiser.

C'était bien d'une peur dont il s'agissait. Elle se martelait chaque mot dans sa tête. La soeur de Nedylene, Dylinrae, sera près d'elle. Il est nécessaire qu'elle sache que je suis menacée, il le faut même si cette lettre lui fera mal, elle doit… elle doit…

“Allez, termine donc ta phrase espèce de lâche” lui susurra ce recoin de notre conscience qui aime à se moquer de nous, nous dénigrer, mais parfois aussi remettre les choses à leur place.

Elle doit… Elle doit ? …être prête si… Si ?

Nedylene ne jugea pas utile de conclure ce monologue, cet échange intérieur, mais elle avait retrouvé un peu de force et de lucidité. Elle se replongea dans l'écriture, non sans tourner autour du pot. Elle associait la sincérité pure des sentiments qui avait toujours été sa griffe à l'habilité rhétorique de son esprit retors et joueur pour ne jamais expliciter, jamais coucher sur le papier, la lumière trop crue, brutale, de certains mots.


Ael,
Tu connais ma propension confinant au génie pour m'attirer des ennuis. Je pense que tu ne seras pas bien surprise de lire cette confirmation écrite en me maudissant de ne pas prendre la peine de venir le faire moi-même. Cela serait déraisonnable et pourrait donner à mon histoire, notre histoire, une fin précipitée que je désire éviter tout autant que toi.
On me traquera pour me tuer dans les jours à venir.
Je me doute que tu m'apporterais si volontiers ton aide et je sais que tu seras frustrée que je te refuse cette possibilité pour ton propre bien alors que nous partageons tout. Ne me cherche pas s'il te plait, je suis entre de bonnes mains. Sois très prudente, Dyli prendra soin de toi.
Je n'ai pas la force d'écrire ces quelques mots expliquant, inutilement, une potentielle issue funeste à ce que j'espère n'être qu'une passe un peu plus mauvaise que les autres. Sache que je ferai tout ce qui m'est possible pour éviter de t'infliger cette épreuve. Fais moi confiance.
Quoi qu'on te dise, quoi que tu puisses penser, décider, s'il te plait, je t'en supplie : vis.
Vante aussi un peu mes mérites, j'en ai bien quelques-uns. Je ne te demande que bien peu de choses, alors je t'en conjure, fais-les bien.
De toute mon âme. Ta Nedy à jamais.

Elle écrivit ces trois dernières lettres, “vis” avec un lenteur cérémonielle, un étau serré autour du ventre, du cœur, de l'âme, rajoutant par la suite quatre mots qui lui furent un baume salvateur, s'affalant contre le bureau, tourmentée, révoltée par cette menace, cette échéance inéluctable, trop passionnée sans doute pour l'aborder avec la philosophie du vieux.

Elle se sentait submergée par une pensée primaire, puissante, égoïste et pourtant profondément tournée vers l'autre à la fois. De toutes les fibres de son être, la petite brune voulait vivre, elle ne voulait pas la priver de sa présence, jamais.

Jamais.

Le vieux la laissait faire, étalant sa masse compacte sur une épaisse chaise de bois. Il la couvait d'un œil curieux tout en lissant son gros sourcil. Parfois une mimique peinée s'inscrivait sur son visage, se dessinant presque comme une pâte à modeler d'enfant sur ses traits sans âge, de voir celle qu'il considérait comme sa fille se débattre avec un tourment intérieur si vif. Mais il semblait confiant sur l'issue de cette affaire.

Comment pouvait il en être autrement pour lui ?

Envisager avec tristesse la fin de Nedylene lui était impossible vu qu'à ses yeux cette même fin n'avait pas de sens réel. Il en résulterait un chaos ponctuel, un remous déplaisant porteur d'un chagrin sincère de ses proches qu'il allait savoir particulièrement vive, mais cette peine serait limitée aux conséquences, non au fond d'un tel déchirement.

L'arbre pleure-t-il une feuille qui tombe ? Cette feuille-là avait des couleurs particulièrement chatoyantes qui lui manqueraient assurément, mais sa beauté s'étalerait sous ses yeux au printemps suivant, une autre feuille et à la fois la même, qui vivrait à son tour l'expérience d'une vie étonnante.

Il était toujours perplexe qu'on ne comprenne pas cette vérité si simple étalée aux yeux de tous.

Nedylene ne disparaîtrait jamais, elle ne pouvait pas disparaître parce qu'elle n'existait pas vraiment non plus. Cette évidence lui arracha un rire communicatif qui vint faire se nicher sur ses genoux une enfant trentenaire qui le bourra de coups de poings.

“Tu pourrais au moins faire semblant d'être triste et préparer un éloge de circonstances adapté à mon génie, chameau !”

Il afficha aussitôt moult mimiques grotesques et affligées qui la firent rire, permettant au parchemin de sécher.

On ne parlait pas d'encre.


"Nedylene" 2017/10/02 12:40

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