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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 3


La main en visière sous le soleil de l'Arche, Nedylene marcha d'un bon pas jusqu'au domicile où résidaient sa sœur et de son diable d'homme. Arrivée à la porte, elle rentra la tête dans les épaules comme une gamine qui va se faire taper sur les doigts.

Dylinrae ne la déçut en aucun point. Un simple regard sur le visage de sa sœur et la guerrière perçut que quelque chose de grave et d'important s'était produit. Elle leva un doigt humiliant pour la faire taire alors que Nedylene ouvrait à peine la bouche, lui fit signe de rentrer sans un mot, puis la serra longuement dans ses bras après avoir déposée sa fille qu'elle berçait l'instant d'avant. Nedylene fut presque soulagée de ne pas trouver là son beau-frère. Pourtant elle tenait sa compagnie en haute estime, mais elle n'aurait pas été un public à la hauteur de ses tirades flagorneuses et le regard aiguisé de sa sœur lui suffisait amplement.

La cadette eut un sourire de voir sa sœur sous ce jour peu commun, celui de la mère de famille attentionnée, mais ne s'y trompait pas. Sa sœur était sûrement une des mères au foyer les plus dangereuses de la ville, plus encore quand elle était flanquée de Roy. La guerrière s'assit sur une chaise, mains croisées sur la table. Sans un mot inutile, son regard dépouillait sa cadette du moindre artifice tandis que le moulin à paroles se mettait en marche, libérant la tension accumulée : Un court instant plus tard, Nedylene gesticulait dans son salon dans un brassage de pensées enchevêtrées, sans ordre ni cohérence.

Dylinrae soupira mais la laissa s'exprimer ; Nedylene en avait besoin. Elle attendit stoïquement la fin de cette logorrhée verbale tout en leur servant un verre d'eau, la quittant rarement des yeux.

Sans avoir l'intelligence structurée de la jeune Aurore Chantelieu, la protégée d'Aelwenn qui partageait son temps entre le manoir de son père et la maisonnette que partageaient Aelwenn et Nedylene, la guerrière était très supérieure à la rouquine en termes de lucidité opérationnelle et d'analyse d'une situation sur le vif. Le feu de l'action n'était pas vraiment le point fort d'Aurore qui se plaisait à examiner tenants et aboutissants avec calme et précision en savourant les ramifications intellectuelles profondes de ses déductions. Dylinrae possédait une intelligence tactique et stratégique bien plus prompte à synthétiser sans se noyer dans de détails à l'usage des érudits ou des comptables.

Les deux sœurs tombèrent d'accord : la priorité était de rassurer et protéger leur cousine Aelwenn, tout autant que leur famille proche, heureusement peu nombreuse. Celle-ci serait un levier d'action probable pour faire sortir Nedylene de son trou. Ceux qui s'en prenaient à la jeune roublarde anticiperaient sans doute qu'elle se cache chez l'un de ses proches. En ce sens, se précipiter ici n'était pas nécessairement une bonne idée, mais Nedylene avait usé de toutes les techniques de contre-filature dont elle avait le secret. Hors magie rare - et coûteuse - elle avait la quasi-certitude de n'avoir pas été suivie.

Les deux sœurs, bien qu'aussi dissemblables que le jour et la nuit, hormis ce trait d'humour familial, plus pince-sans-rire et grinçant chez la guerrière, et malgré l'éloignement physique que le portail réduisait à un simple tracas administratif, entretenaient des liens très étroits. Dylinrae leur rendait du reste souvent visite au Promontoire avec ses enfants qu'Aelwenn adorait. L'aînée rassura sa cadette de son mieux, acceptant de temporiser auprès d'Aelwenn, de lui offrir le réconfort de sa présence et promettant de la protéger sans trop l'alarmer.

La présence rassurante, la quasi-aura, de la jeune mère fit beaucoup de bien à sa sœur. Le simple fait d'avoir pu parler à cœur ouvert y contribuait beaucoup. Dylinrae avait ce calme profond, éventuellement intimidant, qui invitait naturellement son interlocuteur à se poser par l'effet d'un mimétisme naturel. Roy était différent sur ce point. Sans être un agité, c'était, jusqu'à un certain point, un homme de spectacle, un flagorneur qui aimait à avancer masqué, usant de grands gestes et de grandes phrases quand tel était son intérêt, mais sachant aussi faire preuve d'une réelle capacité d'écoute et d'introspection que Nedylene avait su apprécier à l'occasion. Du reste, Dylinrae ne se serait jamais entiché d'un homme insignifiant. Quoi qu'il en soit, la brune se sentait provisoirement en sécurité dans ce vieux phare abandonné que le couple s'était évertué à reconstruire ces dernières années. Elle avait provisoirement cessé sa fuite en avant et avait quitté ce que sa sœur nommait “la posture du poulet sans tête”, caractérisé par une vaine agitation. La caricature était relativement injuste du reste car Nedylene avait su puiser en elle la concentration nécessaire à ces démarches de première urgence comme consulter la page 138, déterminer les actions à mener à court terme, assurer sa sortie discrète du Promontoire sous une identité qu'un écrivain public ne réaliserait sans doute jamais s'être vu emprunter après qu'il eut signé ce qu'il pensait être un autographe, rendre cette visite secrète à sa sœur, veiller à rassurer sa cousine et commencer à mettre en oeuvre les bases de la protection indirecte de cette dernière et de leurs parents respectifs.

Dylinrae avait rassurée sa cadette sur le fait qu'on puisse s'en prenne à leur cousine. En théorie c'était bien entendu parfaitement possible. Aelwenn avait été, jusqu'à la récente dissolution du ministère de Kryte, un personnage public de première importance. Et quand bien même elle ne le serait plus, elle restait une personnalité bien ancrée dans le paysage mondain du Promontoire Divin. Elle bénéficiait néanmoins toujours, et à vie, de la vigilance de de la garde du ministère, ce qui n'était pas la plus négligeable des protections. Enfin, si Aelwenn acceptait de venir loger ici quelques jours, Nedylene savait sa sœur d'autant plus capable de défendre leur cousine que Roy était là pour surveiller ses arrières. L'Arche du Lion était le terrain de chasse de cet homme au passé trouble, un passé que sa sœur avait embrassé contre toute attente, et en particulier celle de leurs parents. Roy avait fourni de gros efforts pour se racheter une certaine honorabilité. Il l'avait fait pour sa femme avant tout, ou sa compagne plus précisément, car malgré la pression familiale, ils ne s'étaient jamais mariés.

Après une bonne heure de discussion, un soupir de relâchement s'échappa enfin des lèvres de la jeune femme. Ces considérations matrimoniales, qui firent leur chemin dans son esprit agité alors que Dylinrae allait surveiller ce que faisaient ses jumeaux, amenèrent une certaine relaxation dans son esprit. A son retour, les deux sœurs convinrent qu'il valait mieux ne pas s'éterniser ici. En passant le seuil de la demeure, Nedylene embrassa sa petite nièce qui agita en retour sa petite main potelée, lui rendant un salut enfantin.

Le vieux à présent…

Le vieux avait toujours été de bon conseil.

Il fait partie de ces êtres si détachés des contingences de ce monde qu'il en devient un observateur au regard aiguisé. Qu'allait-elle lui raconter ? Qu'on avait tenté de la tuer ? Qu'elle-même avait tué trois hommes et qu'elle était totalement certaine que d'autres viendraient et réussiraient fatalement ce que les premiers n'avaient pu mener à terme ? Qu'elle reverrait très probablement son ami le bretteur ?

Nedylene avait eu de la chance, même si elle avait fait preuve de sang-froid et d'habilité pour s'en sortir. Mais la chance qui lui souriait si souvent pouvait tout aussi bien l'abandonner au pire moment. La chance est une maîtresse capricieuse. La jeune femme, qui n'était pourtant pas facilement impressionnable, sentait confusément cette fois-ci qu'elle ne pouvait se contenter de demeurer sur cette voie en ne comptant que sur ses seuls atouts. Si elle se sentait tendue au point de ne pas vouloir rentrer chez elle, c'est qu'elle avait l'intime conviction qu'elle n'atteindrait jamais vivante la porte du logis qu'elle partageait avec sa cousine. Elle l'avait suffisamment martelé pendant la conversation qu'elle venait d'avoir avec sa sœur quelques instants plus tôt. Elle se fiait à son instinct pour ces choses-là, et n'avait aucune envie de passer le reste de ses jours à surveiller ses arrières.

La brune cogita tout le long du chemin jusqu'à la place Coriolis. La traversée de ce formidable carrefour reliant les plus grandes cités de Tyrie, l'un des plus redoutables nids d'espions, de détectives et d'agents de renseignement au monde, fut pour elle une formalité dont elle s'acquit néanmoins avec application. Vêtue d'une nouvelle chemise, d'un gilet tout neuf et d'un pantalon de solide toile prêtés par sa sœur, les cheveux tirés en chignon strict au point de lui tirer la peau, la mâchoire serrée et prognathe, les lèvres légèrement boudeuses, la démarche grossière, elle s'était inventé une nouvelle identité bidon en repassant le portail vers Hoelbrak et n'avait relevé la tête qu'en sentant le froidure des vents des Cimefroides lui mordiller le visage et rougir ses joues.

Le vieux saurait quoi faire. C'était presque un dogme pour la petite brune. L'intéressé aurait sans doute bien ri d'entendre l'aveu de cette confiance aveugle que lui portait la jeune femme. Il en serait touché mais, surtout, Nedylene considérait avec conviction qu'il en était digne. Elle sourit en se disant qu'il aurait une nouvelle fois éclaté de rire en entendant cette formule, cette “dignité” qui, au même rang que “l'honneur” ou “la gloire”, valorise l'égo avec toute la puissance que peut y investir un mental bien prompt à mettre en avant la personnalité aux détriments de l'Être. Elle ne l'avait pas encore devant elle que déjà elle croyait l'entendre.

Qu'importe, il trouverait les mots et elle avait besoin de lui.

Et puis elle avait faim.


"Nedylène" 2017/09/27 09:27

sans_fleurs_ni_couronnes_episode_3.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)