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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 2


Nedylene n'avait guère le choix. En station devant la porte désespérément close, et ne disposant d'aucune autre protection contre ces hommes qui n'étaient plus qu'à une dizaine de pas, elle ne prit pas d'élan pour bondir, agripper les moulures, se hisser sur une corniche, un appui de fenêtre, un moellon. Elle n'avait que quelques courtes secondes avant que le tireur embusqué n'ait fini de recharger. Les autres hommes se précipitaient déjà vers elle pour tenter de la saisir ! Ces pensées conjuguées décuplèrent ses forces. Elle finit par prendre appui sur la gouttière avec la force d'une bête traquée, répétant une manœuvre qu'Aelwenn l'avait vue répéter bien souvent quand elle s’entraînait à sa barre horizontale, nom pompeux donné à la poutre maîtresse qui traversait la sous-pente de leur logis de part en part.

Nedylene tira sur ses bras, cala ses jambes, hissa son buste et se rétablit d'un petit bond souple sur l'étroite toiture de tuiles. Si elle gagnait un répit contre les épéistes plus lourds dont l'un au moins entamait l'escalade à sa suite, elle offrait malheureusement une cible idéale pour le tireur. Dans l'espoir de surprendre son monde, elle roula en arrière vers le grimpeur qui prenait appui à son tour sur les tuiles, et envoya son talon droit dans la mâchoire du malheureux. Il ne chuta pas, mais était sonné et cherchait désespérément à se retenir. La brune en profita pour arracher l'arme à ses doigts crispés. Elle ne réfléchissait plus, elle n'en avait plus besoin : Avec la vivacité de l'instinct, elle plongea la lame dans le cœur de son agresseur, puis repoussa son corps inerte qui s'écrasa en contrebas.

Le résultat jeta un froid parmi les assaillants qui ne s'attendaient peut-être pas à une telle résistance de la jeune femme. La courte mêlée avait gêné le tireur qui la manqua de peu une nouvelle fois, mais la força à se rattraper maladroitement. Elle fit de son mieux pour amortir sa chute dans la ruelle en contrebas, hors de vue.

L'un des gaillards chargea le cadavre sur ses épaules et quitta les lieux. Les deux autres se ruèrent à sa poursuite, contournant le pâté de maisons à toutes jambes. Nedylene imaginait sans mal que le tireur finissait de recharger avant de leur emboîter le pas avec un peu de retard afin de trouver un nouvel angle. De fait, ce n'est qu'une fois descendu de son point de tir et lorsqu'il pénétra dans la ruelle qu'il vit la brune manifestement blessée devant le corps d'un des épéistes qu'elle avait mis à terre. Elle semblait néanmoins acculée par le second, lequel démontrait une excellente maîtrise de l'escrime. Le tireur épaula mais n'avait pas d'angle car la fuyarde avait reculé dans la ruelle jusqu'à une placette tendue de cordes à linge alourdies de vêtements et de draps humides dans lesquelles elle menaçait de s'enferrer.

Nedylene se montra à nouveau surprenante. Évitant l'engagement avec le bretteur qui semblait avoir une technique supérieure à la sienne, elle s'en prit par surprise à l'adversaire le plus faible : Avec la complicité des Ombres, elle n'apparut qu'un très bref instant dans le dos du tireur imprudemment approché, lui trancha la gorge, la fémorale et l'aisselle en un tourbillon de lacérations avant de se dégager dans le même mouvement. Le geste était sûr et définitif. Le jeune femme était déterminée à vivre et étant en train de renverser la situation. Elle n'était pas une débutante, on avait sans doute mal renseigné ces hommes. Un goût métallique lui envahissait la bouche et libérait en elle la tacticienne froide, l'artiste de la mise à mort lancée en pleine danse.

Aelwenn avait déjà eu l'occasion de voir combattre sa cousine quelque fois dans ces circonstances. Nedylene et sa sœur, Dylinrae, combattaient de façon diamétralement opposées. Là où sa sœur faisait preuve d'une maîtrise impressionnante axée sur ce mélange particulier de calme absolu, de discipline et de lucidité extrême, Nedylene, elle, œuvrait dans un déchaînement de passions qui l'amenait à dépasser ses propres limites. Toutes deux à leur manière arrivaient à terme à une sorte d'étrange parenthèse, de transe dans laquelle la cadette s'affranchissait de toute considération pour privilégier une visualisation extrêmement rapide et précise de la situation, comme c'était actuellement le cas : “L'oeil du cyclone”. Deux fois en moins de trois ou quatre minutes, c'était un signe inquiétant que son niveau de stress atteignait un niveau critique. Elle ne tiendrait pas longtemps à ce rythme. En ceci elle se différenciait de Dylinrae : L’aînée était économe de chaque geste, lesquels étaient précis et lissés par un entrainement rigoureux, chacun ayant leur raison d'être. Elle devait pouvoir tenir plusieurs heures au milieu du champ de bataille. Les virevoltes mortelles dont s'enveloppait la brune comme dans un mur de lames, insaisissable, brûlait une énergie folle.

Le bretteur n'en réagit pas moins vivement. Il la gratifia d'un de ses couteaux de lancer qui se ficha sous la clavicule de son camarade agonisant. Nedylene pivota le corps avant que la mort ne l'emporte tout à fait et le pressa contre elle en guise de rempart. Il la regarda longuement par la suite, avant de disparaître à son tour dans les ombres, enlaçant de son étreinte protectrice celle qui venait de libérer son âme. Sans le lâcher, elle se cala sans retard le dos contre le mur proche afin de ne pas finir comme celui qui s'alourdissait dans ses bras. Ses sens en alerte, tendue à l’extrême, elle fouillait la placette déserte, animée de quelques mouvements d'air qui agitaient mollement le linge humide. Un lourd silence régnait désormais. L'homme semblait bel et bien avoir battu en retraite. Son rempart, désormais inerte, glissait entre ses bras tétanisés par l'effort. Elle resta ainsi quelques instants encore avant de comprendre pourquoi son adversaire avait choisi de s'éclipser : Elle perçut à son tour de nombreux bruits de pas aux résonances métalliques, en approche rapide : Le guet ? La milice ? La garde séraphine ? Des passants affolés ? Elle resta vigilante, gardant encore le corps de sa victime contre elle dans un étrange accolade qui brûlait ses dernières forces. Le bretteur pouvait aussi bien en profiter pour la frapper depuis les ombres tandis qu'elle se croyait en sécurité… mais rien ne vint.

Elle relâcha enfin le corps du tireur qui glissa au sol entre ses bras ankylosés, un peu hébétée après cette longue lutte pour sa survie. Au final, Nedylene était rarement exposée à de telles circonstances dans son environnement habituel où elle jouissait d'un certain confort physique et moral. Pourtant ses réflexes, son instinct, étaient restés intacts, sans quoi c'est son corps à elle qui joncherait le pavé froid. Elle restait là, silencieuse, les yeux vides et le cœur battant, sans sembler reconnaître qui que ce soit. Son regard sans expression passa sur les corps qu'on emportait dans des draps réquisitionnés. La jeune femme les avaient tués, c'est vrai. Mais elle défendait sa vie et n'en éprouvait aucun remords. Elle se passa la main sur le visage et la retira noire de sang coagulé. La première balle avait ensanglanté son visage en lui donnant probablement l'allure d'une furie sanguinaire. Elle massa ensuite machinalement sa blessure à l'épaule, souvenir du combat dans la ruelle.

Elle sentit plus qu'elle ne vit une main ferme la plaquer contre le mur sans douceur puis la faire mettre à genoux. Elle entendait mal ce qu'on lui disait. On la désarma. Elle ne s'en souciait pas et ferma les yeux. Elle était en vie.

L'interrogatoire avait duré des heures. Elle n'avait pas cherché à mentir outre mesure aux Séraphins. Avec un calme certain, elle expliqua et réexpliqua encore qu'elle n'avait aucune idée de qui pouvaient bien être ces hommes. Inutile de dire qu'ils n'étaient pas dupes de son innocence mais ne pouvaient que se résoudre à admettre cette histoire insensée qui sonnait étrangement authentique. Le vieux sergent la considérant d'un air soupçonneux derrière ses sourcils broussailleux. Elle avait retenu un rire ; il lui évoquait le vieux Tsion quand il faisait semblant d'être fâché. A leur décharge, ils avaient hérité d'une jeune femme qui avait laissé trois cadavres derrière elle et qui avait toutes les peines du monde à les convaincre qu'elle était une petite bourgeoise ordinaire sur place au mauvais endroit au mauvais moment. Du reste, elle n'avait pas particulièrement essayé.

L'officier de permanence finit par venir la trouver et la considéra longuement : “Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous êtes, dame Amara. Mais je ne peux pas vous retenir pour élucider le mystère de cette fusillade. Car outre le fait que vous avez agi d'après tous les témoignages, en état de légitime défense évidente, vous avez des “amis” qui se soucient de votre bien-être.”

Nedylene soupira. Elle aurait préféré éviter ce genre de choses. Il était peu probable qu'Aelwenn ait appris qu'elle avait été arrêtée et l'endroit où elle se trouvait, même si elle devait être dans tous ses états en ayant senti, partagé, les émotions de la brune du fait de leur étrange lien. Les premières pensées calmes de Nedylene avaient été pour elle, afin de la rassurer sans donner de détails. Elle allait d'ailleurs devoir se creuser la tête pour l'histoire qu'elle allait lui servir. Comme elle détestait lui mentir… En définitive, elle n'était pas certaine d'avoir à le faire.

“Je n'aime pas savoir une femme avec vos… capacités, en liberté dans les rues cette ville, d'autant que j'ignore de quel coté vous êtes.” Il marqua une pause en la détaillant à nouveau. Elle se contenta d'un sourire poli. “Mais je n'ai guère le choix : vous êtes libre, madame.”

Il montra ouvertement que la perspective ne l'enchantait guère, mais la raccompagna toutefois avec une roide politesse. Après tout, elle était la fille d'un haut fonctionnaire, on l'avait traitée avec respect et soignée sans égards superflus mais correctement. Son identité connue et confirmée lui avait évité la cellule glauque tassée contre Dédé-la-Tremblotte affairé à lui vomir sur les chaussures.

Une fois sortie du quartier général des Séraphins, Nedylene resta posée sur le muret à regarder le planétarium mobile niché sous la voûte de verre de la ville haute, celui qui inspirait tant la petite Aurore qui pouvait rester des heures à observer la course métallique des corps célestes. Mais la brune ne rêvassait pas. Quelqu'un d'empathique et d'observateur aurait noté au contraire une vigilance extrême. Elle ressentait la présence douceâtre de la méfiance et de la paranoïa prendre leurs aises à ses cotés comme de vieux potes lui tapotant l'épaule en commentant la menace potentielle que représentait tel ou tel badaud au regard un peu trop insistant.

Elle se frotta le visage en éprouvant le besoin pressant de poser ses idées. Aelwenn comprendrait, même si elle pouvait sentir indubitablement ressentir cette angoisse lui mordre les fesses. Nedylene s'en voulait de lui imposer cette attente supplémentaire et avait été aussi rassurante que possible. Mais elle devait absolument parler à la page 138.

Le livre était des plus banals, un ouvrage commun imprimé à d'innombrables exemplaires. “l'Ascension de Kormir”, un petit trait d'humour de Nedylene relatif à son passé d'enfant de chœur qu'elle n'était plus depuis longtemps. Elle le compulsa dans la quiétude de la bibliothèque locale du Prieuré, autre petit trait d'humour cynique de la brune qui avait choisi sa “boite aux lettres” sous le nez d'un autre ordre. Quelques badauds aux allures d'érudits étudiaient sur les tables de travail ou flânaient dans les rayonnages dans cette atmosphère de quiétude studieuse si chère à la petite rouquine. Elle en profita pour souffler.

Son répit fut de courte durée. Elle récupéra les annotations d'un lecteur précédent, parfaitement banales et anodines, détaillant de façon ennuyeuse la vie mortelle de Kormir. Sa tante Sapiencia aurait adoré ! Cependant, décodé par l'esprit alerte de la brune qui décala quelques lettres dans un sens ou dans l'autre, l'histoire prenait un tour moins plaisant. Elle ferma les yeux. Considérant le mode d'action de ses assaillants, elle avait redouté quelque chose de ce genre. “Référez vous à la vie de Saint Roger. Nombreux acolytes disparus. Ne prenez pas contact avec votre clergé local. Appliquez la liturgie de l'Aveugle.” La vie de Saint Roger était la blague éculée de son responsable de secteur Asura. Elle faisait référence à Roger-la-Taupe, une trahison interne tristement célèbre dans son milieu. Formidable. La procédure se résumait en somme à “demerdez-vous, faites-vous oublier.”

Elle inspira, referma le livre, en feuilleta plusieurs autres et prit soin de rester sur place quelques instants encore avant de sortir. Elle n'avait constaté aucune entrée ou sortie suspecte, aucun mouvement insolite, rien que la platitude d'une vie studieuse qui l'aurait faite mourir d'ennui. Nedylene avait été repérée précisément car elle était une sorte de petit prodige physique et intellectuel avec le point faible notoire de peiner à structurer ses idées contrairement à la jeune Aurore par exemple. La jeune agent était capable d'assimilier à peu près n'importe quel type de savoir, mais sans jamais persévérer ; son caractère, son âme même, foncièrement chaotiques et son tempérament capricieux lui faisaient abandonner son travail assez rapidement au gré de ses lubies. Seul Max, son vieux précepteur, avait jamais su la canaliser et l'intéresser durablement. Sa formation au sein des Soupirs avait habilement su jouer sur cette caractéristique, mais c'est une période qu'elle n'abordait jamais, une période qui la faisait frémir quand elle y repensait. Elle revint à Max, le maître des Arts Interdits. Elle eut un bref sourire à cette pensée.

Elle avait désespérément besoin d'y voir clair, de faire un peu de vide pour retrouver une forme de calme où se ressourcer.

Elle était trop proche de sa cousine, trop embarrassée à l'idée de partager avec son étoile d'argent les tourments bien glauques dont elle voulait alléger son âme. Aelwenn aurait insisté pour l'aider à jeter dans la lumière dans des ombres bien trop nauséabondes. Non seulement Nedylene aurait eu l'impression de la souiller en déversant sur elle des torrents de noirceur, mais elle se refusait à prendre le risque de voir les yeux de son aimée se ternir en apprenant ce qu'en qualité d'agent, elle avait pu avoir à faire ou subir dans le cadre de ses activités clandestines. Aelwenn l'avait compris intuitivement et n'insistait jamais pour savoir ce que de toutes façons elle n'était pas autorisée à connaître. La jeune brune ne pouvait se résoudre à obscurcir cette lumière précieuse et lui était profondément reconnaissante de cette compréhension intime qui caractérisait leur relation.

Trois personnes lui vinrent spontanément à l'esprit pour l'aider dans ces moments difficiles : Endherion, son partenaire d'évasions exotiques, aurait pu être de ce nombre, mais elle doutait qu'il fut disponible, pris entre son engagement auprès des Veilleurs et cette jeune pilote dont il avait fait la connaissance. Ce n'était pas le moment de le déranger. Elle comptait plutôt le vieux Tsion, cet étrange philosophe naturel, l'avatar de la bonhomie, son barde éternel, Cril, un amant disparu dont l'âme hantait encore ce lieu où elle aimait à se reposer en ses bras, et sa sœur Dylinrae, le calme et la lucidité faites femme.

Elle passa le portail au lieu de rentrer chez elle.


"Nedylène" 2017/09/26 09:49

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