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Sans Fleurs ni Couronnes - Episode 1


L'affaire était bien préparée.

Nedylène rentrait seule en musardant un peu dans la grande allée menant aux portes de la ville. Bondée à cette heure, elle était le lieu de promenade ou de travail de toutes sortes de passants et de commerçants à qui elle répondait d'un sourire quand l'un ou l'autre tentait de la racoler pour mieux lui vanter sa camelote. L'un d'eux eut la surprise de voir la jeune femme retirer sa veste pour la lui tendre à lui qui semblait tant aimer sa manche, dans un numéro bien digne d'elle. Elle poursuivit son numéro en s'emparant d'un plat en cuivre décoré des gravures à l'élonienne, un beau travail de ciselure du métal à n'en pas douter. Il y eut cependant une très légère pause verbale, qu'Aelwenn aurait sans doute notée mais qui passa inaperçue quand elle repéra dans le métal poli le reflet de l'homme qui marchait à une dizaine de pas derrière elle. L'esprit de la jeune femme avait enregistré la présence légèrement dissonante, mais elle n'y avait pas accordé de réelle importance jusque là dans la mesure où il avait eu la subtilité de ne rien faire de remarquable. De surcroit il ne portait pas la capuche blanche des amateurs de la profession versés dans le romanesque bon marché.

En fronçant le nez, elle reposa le plat et se garda surtout de modifier son attitude. Mais sa vigilance s'était considérablement accrue derrière le sourire et les calembours faciles.

L'homme s'arrangeait, hélas, pour rester habilement dans son dos, ne laissant que très peu d'opportunités pour contrôle direct un tant soit peu discret. Nedylene progressait donc à l'aveuglette sous les vastes arcades encombrées, mais son instinct ne la trompait pas : Il se rapprochait. L'observer de face n'aurait probablement fait que précipiter une réaction en chaine potentiellement regrettable qu'elle n'avait pas envie d'affronter sans se ménager quelques options et jauger un minimum la situation.

Elle passa la main sur sa poitrine avec un sourire satisfait au détour d'un commentaire à un artisan plutôt bien fait de sa personne. Elle ignora les relents de tannerie dont ses vêtements étaient imprégnés et ondula pour se mettre bien en valeur, non s'en attirer quelques sifflets masculins et regards noirs de femmes bien éduquées ; elle en profita surtout pour laisser sa main se poser nonchalamment contre sa ceinture avec toute l'apparence du naturel. Ses doigts venaient de dégager la lanière qui retenait sa lame courte. La foule de plus en plus dense saturait ses sens. Son esprit fonctionnait à toute vitesse et, alors qu'elle achevait ses minauderies, le moindre type qui se rapprochait dans une trajectoire trop directe la laissait plus tendue que l'instant d'avant, tout comme le bellâtre qui s'avisait d'entretenir une conversation devenue un tantinet mécanique et dont il ne récoltait qu'un sourire de plus en plus artificiel.

Ne panique pas Nedy…

Elle eut la même pensée instinctive pour Aelwenn, accompagnée de cette désagréable sensation qui vous gratte la nuque. Elle était à la fois soulagée et anxieuse que sa cousine ne soit pas avec elle tandis que son esprit bâtissait à chaque pas nombre de scénarii, ne pouvant qu'espérer qu'elle n'était pas sérieusement menacée.

Un cri de douleur brisa brutalement sa concentration ! Tout souci de discrétion envolé, elle tira sa lame courte. Un autre individu, plus proche. Elle résista à la tentation de se retourner mais perçut tout de même l'ombre de la victime, à la périphérie de son champ de vision, qui s'effondrait en heurtant son épaule, comme si quelqu'un tombait sur elle en menaçant de l'entrainer dans sa chute. Comme en décalé, alors qu'Aurore lui aurait expliqué qu'en fait ce son précédait le cri dans les faits, le claquement sec du tir résonna sur les vieux murs.

Elle n'en revenait pas. On lui tirait dessus au milieu d'une telle foule ! Quel monstre pouvait oser une chose pareille ? Quelqu'un de déterminé et dépourvu de scrupules, assurément. Un cocktail hautement létal à n'en pas douter. La brune n'avait plus le temps de réfléchir. Tout s'enchaînait à une allure folle. Son regard se posa sur l'homme en face d'elle, à trois pas tout au plus, percevant avant toute chose son visage fermé, froid, fixé sur elle, là où les “vrais” passants se partageaient encore entre perplexité et panique. Malgré l'agitation, elle distingua nettement son geste dans les replis du vêtement ample destiné à y saisir quelque chose avec la ferme intention de le lui plonger dans le ventre. La vivacité de l'action la prit néanmoins au dépourvu. Elle n'eut que le temps d'interposer une parade tardive de l'avant-bras. Une douleur fulgurante lui fit lâcher sa lame. La dague rebondit au sol avec un bruit métallique que d'autres cris couvraient déjà.

Nedylene entreprit une manœuvre de défense d'une éthique très discutable, puisée dans le recoin reptilien de son cerveau qui, lui, ne visait que la survie : Elle interposa une ménagère vociférante entre elle et le second coup. Une étincelle de bien-pensance lui intima qu'il s'agissait là d'un acte dont Aelwenn ne devrait jamais rien savoir, si tant est que la brune survive pour nourrir le moindre remords.

Son action lui sauva pourtant la vie.

Sa conscience, elle aussi, survivrait à cette journée, car la bougresse ainsi malmenée, une norne, plutôt petite en définitive, mais d'autant plus massive, n'allait pas décéder de ce qui était pour elle un simple coup de canif, lequel se ficha dans ce mélange gras-muscle si particulier, non sans arracher à sa propriétaire un fabuleux geste de mécontentement en forme de “patte d'ours”. Le coup, basique et bestial, propre aux combattants de rue, lutteurs, marins et autres pugilistes dépourvus de toute finesse, envoya valdinguer l'inconnu au surin. La brune ne demandait pas mieux pour s'éclipser.

Nouveau coup de feu, nouvelle victime, mais une victime en terre cuite cette fois-ci en la personne d'un pot de beurre qui manquerait cruellement à Perrette. Ce n'était pas le sniper cette fois-ci, mais celui qui l'avait filée discrètement jusque-là. Nedylene, désarmée, fila ventre à terre entre les étals et les promeneurs bousculés sous les arches menant aux quartiers populaires. Elle ne pouvait se résoudre, malgré la protection immorale que lui offrait la foule, à en abuser plus longtemps. Alors elle bondit souplement par-dessus un séchoir à saucisses que son second poursuivant renversa sans égards, sortit des arcades et entama un sprint au beau milieu de la rue où la foule était nettement moins dense, à l'écart autant que possible des ruissellements d'eaux usées. A cette occasion, elle nota du coin de l'œil un détail qui ne la rassura guère : descendant la rue qui la surplombait, deux autre individus progressaient à contre-courant de la foule en bousculant allégrement tout un chacun et surtout en se penchant régulièrement par dessus le parapet pour vérifier la progression de la brune en contrebas. Nul doute qu'ils avaient l'intention de l'intercepter au carrefour des deux voies, une arme ouvertement pointée pour lui couper toute retraite.

L'affaire s'annonçait mal pour la jeune femme. Elle était sûre de la présence d'au moins un individu derrière elle, deux si l'agresseur au couteau avait pu se défaire de la Norne, l'autre disposant d'un petit calibre. Elle n'avait qu'un seul allié : Le temps jouait en sa faveur. Mais combien s'en serait écoulé avant qu'on vienne lui prêter main-forte ? Se retrancher lui parut alors une bonne option. Elle avisa une petite maison assez basse aux volets clos qui pourraient lui permettre de tenir un peu plus et surtout de se mettre à l'abri du flingueur qui, heureusement, devait tirer en courant ou se faire distancer, ce qui amenuisait grandement l'intérêt de son arme de poing.

Nedylene activa brutalement la poignée, en vain. Jetant un regard par dessus son épaule, elle aperçut un sourire s'étirer sur le visage d'un des assaillants. Elle se campa alors sur ses pieds pour assener des coups d'épaule désespérés dans la porte, tout aussi vainement. Une nouvelle détonation : un peu de sang coula sur son visage suite au nouveau tir qui déchira son cuir chevelu.

La prochaine fois serait sa tête.

La jeune femme ne réalisa qu'à peine que le coup l'avait atteinte tant était grand son état d'excitation. Elle s'efforça alors de prendre une vive inspiration et de trouver en un revers de conscience ce qu'Aelwenn appelait “l'oeil de la tornade” dans son esprit, ce point à partir duquel il était possible d'évaluer une situation tactique en un bref instant avant d'être rattrapé par la tempête : La rue s'était clairsemée dans de nouveaux hurlements désordonnés. Elle se trouvait devant une porte fermée, tournant le dos à quatre individus malveillants - dont l'un avait l'oreille qui avait doublée de volume -, et dans la ligne de mire d'un tireur qui rechargeait déjà. Pour couronner le tout, elle ne disposait pour toute arme que de son corps et son instinct.


"Nedylene" 2017/09/26 00:12

sans_fleurs_ni_couronnes_episode_1.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)