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Rien ne va plus

Les chuchotements et les secousses que m'inflige un Arabe me sortent de mon étourdissement. Je reprends lentement conscience. Voyant cela, il me laisse tranquille. La dernière flèche m'a traversé le gras du trapèze gauche sans s'arrêter. Heureusement, le coup, qui visait vraisemblablement la tête, est passé au dessus de la clavicule, épargnant les poumons et m'épargnant surtout une lente hémorragie couronnée par un étouffement fatal en quelques longues minutes, quelques heures au plus. Si j'avouais jamais que je sais cela grâce aux leçons d'anatomie que me prodigua mon vieux maître en découpant des cadavres, je serais certainement excommunié. C'est d'ailleurs en grande partie pour cette raison que j'ai primitivement émigré chez les Slaves peu évangélisés et moins prompts à brûler leurs prêtres. L'air glacé de la nuit avive rapidement mes sens.

Je suis auprès de mes frères d'armes arabes. Nous sommes à l'abri des tirs mongols derrière une série de grosses roches. Les quatre archers mongols, en contre-haut, n'attendent que notre sortie pour nous abattre comme des lapins. Aziz est là, encadré par trois de ses soldats d'élite et Elkior. Zendreff gît non loin de là, à portée de tir ennemi. Il ne bouge plus. Je ne veux pas le croire, et l'observe plus attentivement : il me semble discerner le soulèvement de sa poitrine sous son vêtement clair sans que je puisse en avoir la certitude. Il faut absolument faire quelque chose. De loin en loin, une flèche mongole vient frapper le sommet des rochers qui nous protègent ou encore s'écrase quelques mètres derrière nous. Je me tourne vers Aziz : - Il faut aller le chercher Aziz, il vit encore. - Arrête, tu divagues. Il est mort ! - Mais non, regarde bien.

Il observe quelques secondes puis se retourne : - Non, c'est impossible, de toutes façons il est trop loin.

Elkior, qui veut savoir ce que l'on dit, m'interroge du regard. Je n'ai pas le temps de lui expliquer. Je continue vers Aziz : - Aziz, pense à tous les services qu'il t'a rendu depuis le début de ces combats. On doit tenter de le récupérer tout de suite. - Vas-y si tu veux, mais je ne risquerai pas un des miens. - Mais moi je veux bien y aller. Par contre je vais me faire tuer si tu n'occupes pas les archers.

Je le laisse y réfléchir quelque secondes avant de revenir à la charge. - Alors ? - Oui, c'est sûr. - Alors tu les attaques ? Ils ne sont plus que quatre ou cinq. - Non, c'est trop risqué. Il est entre les mains de Dieu. - Mais il le faut Aziz, il faut tenter de sauver Zendreff ! Aide-toi et le ciel t'aidera.

Mais il ne m'écoute plus, il est plongé dans ses réflexions. Puis, les ordres circulent et les trois derniers guerriers s'éloignent en silence dans les ombres qui bordent le piton. Aziz me regarde : “Prépare-toi à y aller !” “Merci Aziz, Dieu t'en seras reconnaissant !” Mais il n'écoute pas. Il se tourne vers Elkior et lui répète les consignes : “Rappelle-toi : deux survivants !” Elkior l'observe, puis lui répond : “Pour ce que tu veux en faire, l'Égyptien, un seul suffira : il reste encore un survivant de la bataille d'hier !”.

Un ordre d'Aziz déchire la nuit. Je me précipite vers Zendreff aussi vite que je peux, sans me retourner. Mais je ne suis pas bien rapide dans mon état. Une flèche qui m'arrive dans les pieds me fait trébucher, et une autre me frôle les jambes alors que je m'écroule à ses côtés, me faisant un rempart de son corps. Je me fais le plus petit possible. Mais désormais, les archers s'intéressent bien moins à mon cas qu'à sauver leur propre vie et je dispose de tout mon temps. Quelques secondes s'écoulent, je ne sens pas le pouls de Zendreff : il est trop faible, mais je peux encore sentir très légèrement son souffle sur ma joue quand je me penche sur son visage. Je parviendrai à le sauver, mais pour aujourd'hui, je suis trop faible.


La nuit a été très courte. Le trajet de retour jusqu'au camp m'a paru durer des heures. Et encore, je n'avais que ma propre carcasse à transporter, tandis qu'Elkior portait Zendreff sur ses épaules à tour de rôle avec un Arabe. Les deux autres Arabes portaient également l'un des leurs et Aziz portait à lui seul un troisième corps, refusant l'aide de ses hommes pour porter l'un des ses gardes personnels. Aziz n'a pas pris de repos cette nuit-là. Quant à moi, mon sommeil, entrecoupé des cris des Mongols torturés à mort, fut de qualité plus que médiocre et certainement pas réparateur. Au petit matin, des Arabes me réveillent : “Alim, alim (c'est ainsi qu'ils désignent les érudits, les philosophes religieux), ton ami le mort est tombé dans une crevasse : on l'a retrouvé ce matin avec une sentinelle. Ils sont tombés d'en haut !” La nouvelle, pourtant alarmante, me tire avec difficulté de ma torpeur, et j'ai les plus grandes difficultés à me lever. De douloureuses contractures me paralysent, à la hanche et au cou. Mais ma cheville semble nettement mieux. Enfin je me lève et les rejoint, après m'être assuré, vaguement inquiet, que Zendreff et Elkior étaient toujours là. Ils le sont, encore ensommeillés. Je les laisse profiter encore. En chemin, je m'enquiers du sort du torturé. Je ne suis pas étonné d'apprendre qu'il est mort, ni d'apprendre que son compagnon a parlé et nous a indiqué où devaient se replier les soldats retenant le vieil homme.

Kryss ne semble pas avoir beaucoup souffert de la chute. Je suis d'autant plus étonné qu'il ne présente pas vraiment des traces de chutes, mais plutôt des traces de coups et d'entailles bien nettes ! - Tu t'es battu Kryss ? - Oui, on s'est battu contre un Mongol qui nous a attaqué. - Mais où est-ce que tu étais ? - Ben là-bas, en haut. J'ai rejoint une sentinelle pour discuter un peu. Tout le monde était parti se battre. Il ne restait plus que moi, les cuistots, les aides qui s'occupaient des chevaux, et les sentinelles. - Un Mongol vous a attaqué ? Mais un seul ? - Bah ouais ! - Mais il venait d'où ? - J'en sais rien ? Peut-être un survivant isolé ? - Oui, peut-être.

Kryss a un air étrange, rien moins que troublé. Ses yeux sont embués comme s'il était ébloui. Et puis il a un air particulièrement faux. Depuis le temps que nous le fréquentons, je crois qu'il ne sait absolument pas mentir. Ça se lit immédiatement comme le nez au milieu de la figure dès qu'il débite un mensonge. Là, il semblerait que ce soit le cas ! Mais pourquoi est-ce qu'il ment ? mystère ? Au moins, il ne parle plus d'avoir faim.

Subitement, un horrible doute m'assaille.

C'est si horrifiant que mes tripes se nouent en quelques secondes, et je sens mes cheveux se dresser sur ma tête. Je coupe court à l'entretien : j'ai trop peur de découvrir une terrible vérité. Je me dirige vers le cadavre de la sentinelle. Les Arabes qui sont là me connaissent et me laissent agir. Je découvre lentement les blessures du soldat…

… des morsures !

Des lambeaux entiers de chair ont été arrachés avec les dents dans les parties charnues du corps de l'homme. Incrédule, je parcours de l'index les replis de chair dentelée. Au niveau du cou, les blessures sont particulièrement profondes. Il a été presque entièrement déchiqueté, laissant à nu uniquement les cartilages et les os. Les cuisses sont complètement ouvertes. Il semblerait même, étant donné les épanchements sanguins qui se sont coagulés tout autour des blessures, que la victime ne soit pas morte immédiatement ! Je recouvre le cadavre d'un geste brusque. Seule une méditation pourra me permettre de retrouver suffisamment de sérénité pour agir efficacement. Je me plonge immédiatement dans la prière.


Lorsque je parviens enfin à faire le calme dans mon esprit, presque une heure s'est écoulée. Les Arabes se mettent en route et mes compagnons ont déjà rassemblé notre peu de bagages. - Où allons-nous, m'enquérè-je auprès de mes compagnons.

Elkior me répond avec un air grave : - Nous partons traquer les derniers Asiatiques.

J'ai compris que le prisonnier a parlé : Nos adversaires se terrent dans des grottes tout proches. - Tu sais si c'est loin ? - Non, je n'ai rien compris à ce qu'ils disent ! - Mais est-ce qu'ils t'ont parlé du vieil homme ? C'est surtout lui que nous cherchons ? - Je t'ai déjà dit que je ne comprends rien à leur charabia ! - D'accord, je sais, mais tu aurais pu saisir quelque chose.

Le trajet est effectivement assez court. Aziz nous arrête à l'entrée d'un défilé. Celui-ci est assez court, et débouche au pied d'une sorte de demi-mesa. De loin, on aperçoit des ombres plus sombres qui peuvent être l'entrée de grottes. Deux éclaireurs s'avancent à pied dans le passage en se fondant dans les ombres. Quand ils sont de retour quelques minutes plus tard, il semble qu'ils n'aient rien remarqué. Aziz se tourne vers nous, vers moi en particulier : - Où penses-tu qu'ils se cachent ? - Et bien, dans les grottes, nous le savons. - Nous ne savons rien. Le prisonnier a dit qu'ils y étaient, mais si j'étais eux… Que ferais-tu toi-même, si tu étais eux ? - Je ne sais pas. Je pense que je serais à l'ombre des grottes.

Zendreff précise : - Mais dans une grotte qui aurait une issue au cas où les événements tournent court ! - Je ne crois pas, répond Aziz. Si j'étais eux, j'aurais des guetteurs le long des pentes latérales, et des archers embusqués au sommet. J'aurais aussi des hommes en haut du défilé pour sonner l'alerte, et quelques sentinelles cachées susceptibles de jaillir à l'improviste. - Mais il n'y avait personne en haut et ils ne nous attendent pas. - Tu n'es pas un guerrier ! - C'est sûr, mais je vois comme toi. - Tu es pas monté pour voir s'il y a quelqu'un ? - Non. - Alors comment sais-tu qu'il n'y a personne ?

Je fais une moue d'impuissance. Je ne suis pas sur mon terrain et je me rends bien compte que je ne sers à rien. Aziz ne fait que se servir de moi pour assister sa réflexion. Elkior propose de grimper sur les pentes latérales, hors de vue des grottes, puis de revenir au même niveau par les côtés. Zendreff penche pour une escalade immédiate et une prise par le dessus. Bref, aucune solution ne fait l'unanimité. Mais alors qu'Aziz s'apprête à en discuter avec ses hommes, Kryss intervient : - Moi j'y vais ! Je vais m'infiltrer dans les grottes, jeter un oeil discret et revenir, ni vu ni connu ! Il en est bien capable, c'est le roi de l'infiltration, comme il l'a prouvé il y a quelques jours à peine. Son initiative nous ôte provisoirement une épine du pied. Nous le regardons partir, puis, après nous être choisi un point d'observation discret, nous l'observons.

Il est remarquablement discret. Très peu d'éléments trahissent sa progression et nous le perdons fréquemment de vue. Il disparaît définitivement quelques minutes plus tard dans l'ombre des grottes. - On lui laisse combien de temps ? demande Zendreff. J'estime qu'une petite heure devrait amplement suffire. Elkior et lui semblent d'accord, ainsi qu'Aziz à qui je répète l'information. Les minutes passent.

- Oh, regarde ! me lance un Arabe. Plus patient que la moyenne, il n'avait pas quitté les trois grottes des yeux depuis la disparition de Kryss. Il me désigne une flèche plantée dans les rochers à mi-pente entre les grottes et nous. - Qu'est-ce que c'est que ça ? demande Zendreff. - Ca veut dire quoi ? interroge Aziz. Ils se tournent tous vers moi comme si j'étais omniscient ! Je n'en sais fichtrement rien. Sans doute Kryss tente-t-il de nous faire parvenir un message, je ne sais pas ! C'est effectivement la seule hypothèse qui me vienne à l'esprit. Quelle autre possibilité ? Je propose que quelqu'un aille chercher le message sans doute accroché à la flèche ou gravé sur le bois. Devant l'immobilisme général, je m'engage sur la pente.

Celle-ci est composée de murs de un à deux mètres de haut coupés de failles, et auxquels on accède après avoir fait l'ascension d'une forte pente caillouteuse et poussiéreuse, particulièrement glissante. Plus je progresse et plus je me rends compte de l'hostilité du terrain. Il est très sec, aride. Les quelques rares plantes qui tentent de croître à l'ombre des failles sont les rares signes de vie perceptibles du lieu. Le silence est également très lourd, d'autant qu'il n'y a presque pas de vent. Je tente d'imiter Kryss et de me glisser tel que lui comme un serpent entre les blocs rocheux qui garnissent les pentes. Je parviens au second mur. La flèche n'est qu'à cinq ou six mètres du bord, mais celui-ci frise les trois mètres de dénivelé. D'ici, la situation est nettement moins facile qu'il n'y paraissait depuis le bas. Me glissant dans une ravine à peine plus large que moi, je me hisse à la force des poignets vers l'étage supérieur. Lorsque j'y parviens, je suis trempé de sueur, à quatre mètres à peine de la flèche : aucun message ! Alors que je tends le cou pour vérifier qu'il ne se soit pas détaché à l'impact du sol, des sifflements inquiétants déchirent le silence. Des traits s'abattent tout autour de moi. L'un d'eux traverse ma manche en m'effleurant l'avant-bras. Pris de panique, je rampe à reculons aussi vite que je peux. Je me laisse glisser en arrière dans la ravine toute proche et part au triple galop dans le sens de la pente. Une nouvelle volée me rattrape, puis une troisième. Une flèche me déchire l'extérieur de la cuisse de haut en bas, et une autre me coupe un bout d'oreille. Ma course s'emballe dans la pente, je passe un premier mur de façon alarmante et m'écrase en bas avant de continuer ma course en vrac au pied du second mur. Une accumulation sablonneuse m'accueille avec une douceur relative, mais une avalanche de pierres solidaires de ma chute me rattrape douloureusement. Il ne reste plus qu'une centaine de mètres avant de rejoindre mes camarades qui se sont retirés hors de portée des traits adverses, mais je suis rompu. Je ne sais pas comment traverser cette distance sans me faire abattre comme une perdrix à l'exercice.

Je suis encore en train d'y réfléchir lorsque les cris des Arabes attirent mon attention. Ils désignent du doigt la pente au dessus de moi. Des sifflements de flèches se font entendre. Mais les impacts me semblant lointains, je jette un regard vers la pente au dessus. Kryss est en train de courir comme un dératé. Évidemment, il a beaucoup plus de style que moi ! Je réalise subitement que si je ne profite pas de l'occasion pour courir aussi, mes chances de sortir d'ici sont bien maigres. Rassemblant tout mon courage, je me jette dans la course… et m'affale à dix mètres de l'arrivée à cause des caillasses qui roulent sous mes pieds en tentant de me dépasser. Kryss arrive à peine quelques secondes plus tard et m'aide à me relever. Je suis complètement brisé par les mille égratignures et écorchures dont je suis couvert. Zendreff me toise d'un air hautain : - Y'avait pas de message, évidemment ! - Comment ça, évidemment ? Tu le savais toi, qu'il n'y avait rien à voir ? - C'était sûr !

Alors là, la moutarde me monte au nez lentement mais sûrement. Et pourtant je fais des efforts pour me contenir, mais mes douleurs ne demandent qu'à s'exprimer. Puisqu'il est si malin, pourquoi est-ce qu'il n'a rien dit le grand guerrier fils à Papa ? Pourquoi est-ce qu'il m'a laissé risquer ma peau. S'il a honte pour moi, il n'a qu'à le dire. Je feindrai ne pas le connaître. Non mais qu'est-ce que c'est que ces manières, ces façons de prendre de haut les gens qui prennent des risques pour débloquer une situation alors que ces messieurs les guerriers avaient peur de les prendre eux-même ? Je tente de réprimer ma colère, mais quelques mots bien sentis m'échappent tout de même, qui font bien rire Kryss. Je me tourne vers lui pour lui demander assez fermement des explications. Ses réponses sont plus que vaseuses. Il semble qu'il ait fait ça à défaut de savoir quoi faire d'autre, mais prétend que c'était pour signaler qu'il était en danger ! ça pour sûr, c'était un moyen efficace ! Il nous révèle tout de même le fruit de ses investigations : - Je me suis fait repérer, mais j'ai aperçu quatre soldats dans la grotte de droite. - Mais tu es entré dans la grotte de gauche, ne dis pas n'importe quoi ! Zendreff semble un rien énervé. - Laisse moi parler toi, je suis entré d'abord dans la grotte de gauche : elle est courte et vide, puis je suis passé discrètement dans la grotte centrale qui est encore plus courte. - On ne t'a pas vu sortir ! - J'espère bien, le contraire m'aurait beaucoup déçu. C'est bien pour ça que c'est moi qui y suis allé ! Avec une discrétion comm…

Je l'interromps illico, sinon on en aurait pour une bonne demi-heure de dispute stérile. Ces deux là sont complètement inconscients du danger qui nous entoure. Ils s'imaginent dans une taverne en train de discuter le bout de gras devant une soupe de lard ou quoi ? L'insolent et le voleur ! Beau tableau ! - C'est bon, continue ton récit, Kryss, et laisse-le parler Zendreff. - Mais il a tout de même risqué ta vie avec sa flèche “messagère” complètement absurde. - Et bien il saura à l'avenir se faire plus explicite et nous saurons nous faire plus compréhensifs.

Kryss reprend après un profond soupir : - J'en ai repéré deux sur les bords. Ils sont invisibles d'en bas, mais ont une ligne de vue sur les archers embusqués en haut et dirigent les tirs car eux n'ont pas de ligne de vue directe sur la pente en contre-bas. Si on les supprime… Bon, dans la grotte centrale, il y a une faille qui s'ouvre en haut de la mesa, mais surtout qui communique avec la grotte de droite. Je m'y suis glissé et j'ai vu quatre Mongols. - Et le vieux ? demandai-je plein d'appréhension. - Je ne crois pas. J'ai failli me faire repérer et j'ai dû reculer dans la faille, mais ils m'ont entendu et contourné. C'est en les voyant se présenter à l'entrée de la grotte derrière moi que j'ai paniqué et envoyé une flèche à l'extérieur. Ca n'a servi à rien qu'à les aider à me repérer dans l'obscurité.

Zendreff le coupe une fois de plus : - En bref, tu ne voulais pas mourir tout seul et donc tu as cherché à nous attirer dans le piège pour te tenir compagnie. Belle solidarité ! - C'est bon Zendreff, arrête un peu et calme-toi. J'aimerais que tu prennes un peu mieux en compte mes remarques à l'avenir ! Écoute et réfléchis à l'utilité de ce que tu dis avant de le dire. Est-ce l'effet du ton posé que j'emploie qui est perçu, ou simplement le fait que, cette fois-ci, je suis à mon rôle et donc moins ridicule qu'en guerrier héroïque ? Quoi qu'il en soit il se tient coi. Je me tourne vers Kryss, mais il déclare n'avoir plus rien à ajouter d'utile.

La traduction à Aziz prend quelques minutes et semble relancer sa réflexion tactique. Il se dirige vers Elkior et d'une poignée d'hommes. Zendreff, qui est encore gravement blessé, ne participera pas à ce combat ni certainement à aucun combat à moins qu'il n'y soit obligé pour au moins deux ou trois jours. Ils sont de retour une demi-heure plus tard. Elkior vient vers nous : - Je l'ai eu du premier coup, pleine gorge, il est mort en un souffle sans donner l'alerte. Nous allons nous occuper du second. On revient rapidement. Continuez à nous attendre.

De toutes façons, je ne vois pas quoi faire d'autre. J'ai pris soin de nettoyer et panser mes propres plaies. Trois des guerriers qui les accompagnaient restent sur place avec nous pour augmenter la discrétion de l'intervention. Zendreff sent qu'après ces préparatifs, Aziz va lancer un assaut. Il me demande de le soigner. Alors que je commencer à mettre en oeuvre mon matériel tout en lui indiquant qu'il va falloir commencer à économiser les ressources, il m'arrête. - Non, pas comme ca. Prie Dieu de me donner la force. Tu y réussis mieux de cette façon.

Bon, je vois de quoi il parle. Je me concentre intensément pendant quelques instants, puis laisse mon esprit s'imprégner de la présence de Zendreff, de ressentir ses dysfonctionnements, les laisser venir à moi pour mieux les dissoudre. Je remercie Dieu de me prêter l'énergie nécessaire à l'effort, et n'oublie pas de clôturer le rituel en invoquant la solidarité divine pour toutes les créatures auxquelles je ne peux pas prêter autant d'attention. Dieu semble m'avoir entendu car, après avoir esquissé quelques mouvements, Zendreff me lancer un large sourire de contentement. - Dis à Dieu que je le remercie, et je te remercie toi aussi mon ami.

Il m'enlace rudement. C'est un peu douloureux et surprenant au début, mais je me suis habitué à la rudesse amicale de ces barbares. Du moins est-ce ainsi que les Romains les baptisent d'une façon générale, les Slaves autant que les Celtes ou les Saxons ! Puissant Empire Romain dont le rôle dans l'histoire est aussi grand qu'ingrat, mais tellement important ! Et encore sa puissance a-t-elle beaucoup déclinée depuis l'Incarnation du Grand Maître.

Après l'avoir observé quelques instants, Kryss s'approche de moi : - Je peux aussi ? - Es-tu croyant Kryss ? - Oui, bien sûr.

L'occasion est trop belle, si je lui demande sa confession, il m'éclairera peut-être sur les événements de la nuit dernière. - Alors j'écoute ta confession.

Zendreff tend une oreille indiscrète, que je repère immédiatement. Je lui demande de s'éloigner un peu, ce qu'il fait malgré tout de bon gré, conscient du caractère divin du sacrement d'absolution. Hélas non seulement la confession ne m'apprend rien, mais je n'ai pas l'impression que quoi que ce soit ait été pardonné. Je n'ai pas senti la force du pardon en action telle que je la ressent parfois avec les âmes sincères. Kryss n'a bénéficié d'aucune grâce divine. Mais je lui prodigue tout de même quelques soins qui semblent le satisfaire.

Cette fois-ci, l'absence d'Aziz dure moins longtemps. Ils reviennent un quart d'heure plus tard. C'est une horreur ! Aziz tient à la main la tête tranchée du Mongol par sa crinière. Elle est encore toute sanguinolente. Il la jette en direction de ses hommes et les harangue : - Vaillants et courageux guerriers, la route est libre. Les archers sont aveugles et devront s'approcher du bord pour ajuster leurs tirs. Il y a cinq murs avant d'entrer dans les grottes. Nous nous répartirons sur toute la largeur possible et ne nous regrouperons à l'entrée de la grotte de droite qu'après avoir franchi le dernier mur. Ralliez sur moi à ce moment et nous exterminerons ces chiens d'envahisseurs. Que Dieu soit avec nous. Souvenez-vous, j'en veux deux vivants, comme d'habitude et ne tentez rien si vous apercevez le vieil homme avec eux. Signalez-vous dans ce cas immédiatement si nous sommes séparés. On y va. Restons discrets le plus longtemps possible, les tirs ne portent pas au-delà du premier mur et ils n'ont plus de vigie pour les alerter. Dépêchons-nous avant qu'ils ne s'en rendent compte. A la grâce de Dieu !

Lorsqu'il a fini cette longue diatribe, ils sont tous galvanisés et prêts à en découdre ou à subir les pires tirs de barrage. Je crois désormais avoir une petite idée de ce que peux être un meneur d'homme. Je ressens moi-même cette force intérieure que ses paroles ont réussi à évoquer. Je devrais pouvoir me servir de cette technique au service de Dieu. Dans l'immédiat, je me contente de noter cela dans un coin de mon esprit, comme objet d'une méditation ultérieure.


Il ne faut pas trop réfléchir, car l'effet est de courte durée ; du moins en ce qui me concerne car dès franchi le rempart du premier mur, mes tripes se nouent à nouveau et le souvenir de la morsure des flèches me revient douloureusement en mémoire.

Rien ne s'est passé jusqu'à ce que nous ayons commencé à fouler la troisième pente. Subitement, trois archers ont pointé le bout de leur nez au bord de l'à-pic, inquiets de ne plus avoir de contact avec leurs vigies. L'alerte fut immédiatement transmise, et dans l'instant qui suivit, trois volées de flèches avaient commencé à harceler nos alliés. Mais, en l'absence de guidage fiable, presque tous les Arabes sont parvenus au pied des grottes où nous sommes protégés par le surplomb. Aziz hésite sur la façon d'investir les cavernes obscures. Il fixe Kryss pendant quelques secondes, puis se retourne vers moi : - Éclaire ces lieux comme tu l'as fait l'autre nuit.

Je suis un peu surpris. Comment faire ? Je n'ai pas de méthode infaillible. Je fais tout cela encore un peu à l'intuition. Mon pauvre vieux maître serait fier de moi, lui qui faisait sans arrêt l'apologie de l'intuition, mais je ne commande pas mes intuitions, du moins pas encore… est-ce seulement possible ? Une foi profonde me susurre que ça l'est, mais j'ai du mal à percevoir sa voix. Elle est si faible et fragile ! Mon attention se projette dans la pierre que me tend Aziz. Je la serre dans mes paumes, fermement. Je la presse et ressens cette pression de l'intérieur. Je me projette dans les fibres de la roche, les active, augmente la pression et tente de révéler l'amour de Dieu dans cette pierre. L'amour divin est partout : il attend qu'on le réveille. La pierre réagit d'abord faiblement, puis avec enthousiasme. Je suis un canal d'amour entre Dieu et cette pierre qu'Il Est. - “Fiat Lux !… Et Lux Fuit.”

Je ne sais pas trop ce qui m'a inspiré ce verbe bien à propos. Quand je me détends et ouvre les yeux, la pierre luit d'une belle lumière blanche. Je la rends à Aziz. Pris d'une inquiétude religieuse, il n'ose pas la saisir. C'est du moins ce que je crois jusqu'à ce que je comprenne qu'il a surtout peur de se brûler ! - L'amour de Dieu ne peut pas blesser ses créatures. Tu n'es pas un démon Aziz : tu peux saisir cette pierre dont la lumière ne te fera aucun mal. Les autres Arabes sont fascinés et fixent intensément la pierre, témoins d'un miracle. Rapidement, comme s'il craignait quand même se brûler, Aziz s'empare du caillou et le projette à l'intérieur de la grotte. - A l'assaut mes frères, en avant !

Moins d'une minute se passe avant qu'ils ne ressortent. Tout est fini. Je m'avance dans l'obscurité, guidé par la lueur de la pierre miraculeuse. Des ombres circulent un peu dans tous les sens, me croisent pour ressortir en traînant les corps des victimes mongoles. Il y a tout de même trois Arabes mortellement blessés et pour lesquels il n'y a plus rien à faire. Un quatrième a le bras largement ouvert du biceps presque jusqu'au milieu de l'avant-bras. L'os du coude est nettement visible et le sang s'écoule en jets puissants. Je tente de stopper au plus tôt l'hémorragie et lui prodigue les premiers soins. Il faut recoudre très vite. Je demande à deux guerriers de l'amener au soleil car il est trop faible pour se déplacer seul. Là, il semble déjà respirer mieux. Au bout d'une heure, je termine de refermer sa plaie après avoir suturé les muscles et un ligament. Il a une belle boutonnière sur presque trois paumes de long. Il a enduré le traitement de façon très honorable car malgré le lait de pavot, ce genre de traitement demeure une rude épreuve. Les yeux brillants il est visiblement éprouvé mais bien vivant et souriant. Une large couche de baume antiseptique à l'odeur piquante agrémente l'épais bandage qui lui bloque le coude. Mes réserves sont désormais proches de l'épuisement.

Dès que j'ai fini, je me dirige vers Aziz pour lui poser la question qui me brûle les lèvres depuis la fin des combats : où est le vieil homme ? Je redoute la réponse, mais tant pis, je tente : - As-t-on appris quelque chose du vieil homme ? - Pas encore. - Mais il ne reste plus de Mongols, ils sont tous morts ! - Ils ne sont pas tous morts. Il y a deux captifs, et les chiens d'archers se sont une fois de plus enfuis ! Nous allons devoir les poursuivre, mais l'espoir s'amenuise d'heure en heure. - Alors nous partons immédiatement ? - Oui, nous ne pouvons pas perdre de temps. Je vais envoyer un messager alerter l'arrière-garde. Ils tenteront de nous rejoindre plus tard. Au pire, on se donne rendez-vous dans deux semaines au camp de base. Cela devrait nous laisser le temps suffisant pour rejoindre ces mécréants et les exterminer jusqu'au dernier. Ils ne le savent pas encore, mais plus ils nous feront courir, plus ils mettront de temps à mourir. - Aziz, ce sont de cruelles pensées. Tu ne dois pas faire souffrir les créatures de Dieu. D'autant moins lorsqu'il s'agit de ton prochain. Si tu étais Mongol, tu souhaiterais mourir en guerrier plutôt qu'en voleur j'imagine. - Je ne suis pas Mongol. Tes paroles de chrétien ne résonnent pas à mes oreilles. Regarde ce pays. Si Dieu était si bon, pourquoi cette terre est-elle si aride ? Pourquoi mon pays est-il malheureux ? Ne donne pas autant de leçons, alim Wilherman. Non pas qu'elles ne soient pas bonnes, mais mon Dieu est un Dieu de Justice. Il est des choses qu'on ne peut pas tolérer. Ces terres doivent être protégées des Mongols pour la simple raison que ces Mongols ne croient en rien. Leur as-tu déjà parlé ? - Non, je ne comprends pas leur langage. - Leurs croyances n'ont rien de chrétien. Leur Dieu n'est qu'un panthéon d'idoles sans valeur, qui ne représentent rien et n'ont aucun pouvoir. A tel point qu'ils en ont plusieurs, imaginant sans doute que les forces des uns combleront les faiblesses des autres ! ils sont pitoyables. - Ils sont à l'image de nos propres ancêtres Aziz, ne les juge pas pour cela. - Tu donnes encore des leçons, prêtre ! - Non pas, Aziz, je fais des constatations. Toi et moi sommes beaucoup trop jeunes pour comprendre ces Asiatiques. Ils sont d'une autre race, la troisième, qui est déjà ancienne. Mais nous avons tout de même encore des choses à apprendre d'eux. Ils sont nos ennemis,… à nous de faire en sorte qu'ils soient aussi nos instructeurs. - Je suis un guerrier, ces choses là ne m'intéressent pas. - Détrompes-toi Aziz, les choses de Dieu intéressent tout le monde. Peut-être même davantage encore les guerriers qui risquent leur vie en semant la mort. - Arrête alim, m'interrompt-il d'une bourrade avec un large sourire, dans quelques instants je risquerais d'être mûr pour retourner à l'université ! Va, va dire à tes compagnons que nous repartons. “Dieu guide qui Il veut sur le chemin” !


A suivre dans “Assaut final”.

Armaggion 2017/07/09 00:22

rien_ne_va_plus.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)