User Tools

Site Tools


orage_ravage



Orage, Ravage

Acte I : Enfance

Shen-Long, le faiseur de pluie, le dragon qui commande au vent et aux averses… Il est dit que ses écailles sont le miroir du ciel. Qu'elles sont d'un bleu vif et éclatant ou d'un azur tendre et luisant, mais qu'elles peuvent devenir plus sombres que l'abysse lorsque gronde l'orage. La crête qui surplombe son crâne serait faite de nuages, tout comme ses longues moustaches et sa barbe ouatée. Ses yeux formeraient un lac sans fond dont la surface paisible pourrait s'agiter d'une vive colère. Ses crocs et ses griffes de glaces éternelles, brillants et acérés, seraient capables de déchirer les nuages ou de les percer pour répandre sur la terre les fraîches gouttelettes hivernales, comme les lourds déluges estivaux.

La légende raconte que l'Empereur divin Kaineng Tah, a été le seul capable de monter sur le dos de Shen-long. Chevauchant le dragon ailé à travers tout le pays, il aurait dompté sa rage et son orgueil pour mettre fin à la sécheresse qui affamait le peuple de Cantha. Depuis lors, le dragon céruléen à cinq griffes, symbole de force spirituelle, orne les vêtements de cérémonie impériaux.

Mes kimonos et yukatas se paraient le plus souvent d'un paon, symbole de mon dynastie, ou de fleurs. J'avais cependant brodé une représentation de Shen-Long, sur un rudimentaire carré de tissu que je glissais sous mes habits. Mes petites mains inexpérimentées dans cet art, lui avaient offert des cornes inégalement grandes, un museau trop allongé et un corps boursouflé de nœuds. Cependant, mes yeux d'enfant émerveillée, voyaient le dragon fait de ces fils bleus piqués en croix, majestueux, rugissant et brandissant ses griffes sur le pauvre morceau de lin à l'ocre délavé. Dans le jardin, lorsque j'échappais à la vigilance de mon intransigeante nourrice, je le brandissais tout en déployant mes bras et je courais jusqu'à perdre haleine, si vite que je croyais pouvoir voler. Je m'imaginais bondir sur le dos de Shen-Long, levant les bras au dessus de ma tête pour dresser ce Prince des éléments. Je le rêvais contraint à m'obéir, alors que je le forçais à presser les nuages pour faire pleuvoir sur le monde et je dansais, tournoyant sur moi-même, les yeux levés vers ce ciel que je voulais voir ruisseler.

C'est généralement à cet instant précis qu'une tape, savamment ajustée sur mon crâne incliné, me rappelait à l'ordre. Dans mon pays d'origine, dans la culture de mes ancêtres, il y avait une condition à chaque chose, un cadre pour chaque agissement. Un âge déterminait un comportement, un sexe imposait une attitude, un statut offrait des privilèges ou forçait à des obligations.

Unique enfant de Tuyen Nyorai Hàowang et de Bao Phuong Niùmeng, j'avais déjà dix ans, j'étais née femme et mon père dirigeait le clan N'Goc bi Mât (du Secret de Jade). Je devais me consacrer à l'étude, faire preuve de retenue, me montrer digne, ou au moins m'astreindre à le paraître puisque j'étais incapable de l'être. Mon père absent, retenu par des affaires importantes et ma mère invisible, ensevelie sous ses précieuses étoffes, s'assuraient, par l'intermédiaire de mes nourrices et précepteur, de parfaire mon éducation dans la plus stricte tradition canthienne. Dans le pavillon Dông Nam-Bô (Sud-Est), j'avais ainsi vécu une enfance isolée et j'apprenais aujourd'hui les règles tout comme les enseignements de mon peuple. La pluie pourtant, continuait de murmurer à mon oreille et j'étais sûre qu'un jour, dans le ciel devenu gris, je verrai Shen-Long marcher sur les nuages.

Acte II : Orage, ravage...

Son regard avait changé et je n’aimais pas ce que disaient maintenant ses yeux lorsqu'il les posait sur moi. J’avais l’impression que ses prunelles ordonnaient, qu’elles cherchaient à s’accaparer une part de moi en exigeant tout. Il désirait mon corps, ma peau et sans doute mon âme. Il me voulait et je le détestais.

Ushi, mon cousin, mon époux imposé par la coutume, ne m’inspirait rien d’autre que du mépris. J’avais ses traits en horreur. Je vomissais ses manières, le son de sa voix et même son odeur. Depuis le premier jour, je redoutais entendre son pas claquant sur les dalles qui mènent à ma chambre. Je me cachais sous les draps, sous le lit, dans un coffre d’abord puis, plus tard, dans une armoire. Parfois je rêvais de ses yeux noirs fixés sur moi. Je voyais leur rondeur sombre m’entourer et m’étouffer de leurs ténèbres. Je les fuyais sans avoir le droit d’appeler à l’aide. Je mourais, comme ce soir, de ne pouvoir leur échapper.

Nathanaël avait voulu m’enseigner pour que je devienne meilleure. Je n’avais pourtant jamais eu l’ambition de détrôner la maîtresse de mon mari. Je ne voulais pas même la gloire et l’honneur dus à mon rang. Tout ce qui m’importait, tout ce que je souhaitais, c’était de pouvoir le lire, lui, mon ami, mon confident, l'amour de mes seize ans…

Je voulais suivre de mes yeux les lignes d’encre qu’il avait tracées sur le vélin. Je voulais les caresser du bout des doigts en imaginant sa main les coucher sur le parchemin. Je voulais le rêver à la lueur d’une chandelle vacillante la nuit, ou à l’ombre d’un arbre murmurant le jour. Rien ne comptait plus que ses mots silencieux. Ils étaient devenus ma motivation. Ils étaient mon seul espoir d’échapper, au moins pour un temps, à ce monde qui m’asphyxiait de ses obligations, de ses contraintes et de ses violences.

Chaque jour l’air me manquait pour ne me revenir que lorsque je dépliais le papier sur lequel il avait couché sa pensée et son histoire. J'apprenais ses mots par cœur et me les récitais quand mon corps souffrait de rester figé dans l’apparat. Je leur donnais la couleur de mes souvenirs, la saveur de ma jeunesse, le goût de mon insouciance. Quand après je m'exposais, je ne souffrais plus de la morsure de leur regard. Je souriais sans jamais les laisser m’atteindre, sans jamais me laisser brûler, sans jamais me laisser dévorer. J’avais son trait d’écriture pour me guider. Je laissais mon esprit glisser sur nos confidences et voguer sur nos secrets échangés.

Ainsi j’oubliais tout le reste. L’isolement et ma condition de prisonnière, le temps évaporé et les années qui m’avaient sculpté femme. Je demeurais telle qu’il m’avait connue, refusant de voir dans le miroir l’aveu de mon reflet métamorphosé. Mon corps pourtant me rappelait ses changements. M’infligeant à chaque nouvelle lune la blessure de sa nature, il m’obligeait à me voir telle que j’étais devenue.

J’avais gardé mes yeux bleus, mais leur océan se voilait désormais de mélancolie. Mes traits s’étaient affinés et mes joues, à l’époque rebondies, maintenant se creusaient pour combler ma bouche devenue gourmande. Mon front libéré de sa frange, j'avais laissé mes cheveux pousser et couler dans mon dos. Ma poitrine avait fini par se gonfler d’un peu d’orgueil. Mes hanches, toujours marquées, s’étaient arrondies pour laisser glisser les plus belles étoffes sur leur galbe.

J'étais devenue adulte.

Pour autant, mes frayeurs restaient les mêmes. Gagnant simplement en intensité maintenant que je ne pouvais plus me blottir contre lui, elles m'apparaissaient plus violentes alors que je devais les affronter seule.J'aurais pourtant voulu, une fois encore, me réfugier dans ses bras, laisser l’orage gronder au dehors, ne pas me soucier des coups qu’il frappait contre le cadre des croisillons de bois de cyprès du Shoji verrouillé. Malheureusement, je voyais son ombre se profiler derrière les panneaux transparents de papier de riz washi. J’entendais le tonnerre rugir sa rage, féroce et assourdissante, et je sentais frémir de peur les volets de banian fermés sur le ciel. Mon dernier rempart tremblait sous les tempétueux assauts. La barre de fer plantée dans le plafond pour le garder fermé grinçait son impuissance. Bientôt elle allait céder, submergée par de noirs nuages striés d’éclairs brillants.

Je demeurais cependant droite, fière et raide, recevant la gifle du vent qui s'engouffrait dans la pièce sans crier ma peur. Je levais plus haut le menton pendant que s'abattait sur moi l'injurieuse averse. J'ouvrais un oeil immense, défiant la tempête, bravant son bouillonnement, sa frénésie, sa calamité. Mais l'orage toujours grondait plus fort et j'étais bien incapable de résister à ses assauts. Je subissais l'outrage que m'infligeaient ses poings de grêle sans pouvoir me protéger. Je m'effondrais. Je rampais, cherchant l'abri d'un paravent, me recroquevillant alors qu'il pleuvait sur moi un déluge alouvi de me voir si fragile. Emportée par le typhon, je griffais et me débattais, hurlant mon impuissance tandis que les lames aiguisées de ses bourrasques déchiraient mes vêtements. Je me noyais sous sa masse de ténèbres, engloutie par l'ombre qui étalait sur moi sa faim alors que je retombais sur le ventre.

Le tonnerre grondait sa souveraineté à mon oreille. Il annonçait ma défaite dans un souffle haineux. J'entendais grincer l'orage sur ma nuque. Je sentais ses doigts de foudre agripper ma peau nue. Ils brûlaient, ils empoignaient, ils fouillaient mes secrets tandis qu'une pluie de larmes inondait mon visage sans que je puisse bouger. Lourde et assommante, la chape des nuages noirs pesait sur mon corps pour le livrer à la menace de l'éclair. Sa pointe levée et dressée pour me blesser, je le devinais affamé de ma chair, prêt à la transpercer pour se repaître de mon sang.

L'orage ravageait. Il prenait sans recevoir. Il possédait sans toucher.

Je le laissais déchirer mon ciel de sa hargne sans rien lui donner de plus que ce qu'il avait volé. Je le laissais écorcher la terre. Je le laissais dépouiller son jardin. Loin de son tumulte, je bannissais son souffle de ma pensée. Loin de son chaos, je protégeais mon âme de ses secousses. Jamais l'orage ne me briserait. J'avais connu son séisme sans y succomber et mon corps avait subi ses assauts, sans qu'il puisse corrompre mon esprit. Dans la plaine de ma chambre saccagée, je revoyais l'éphémère. Ses ailes diaphanes déployées, il virevoltait, il dansait autour de mes doigts tendus vers lui, mon ami, mon confident, l'amour de mes seize ans… Pourvu qu'il me pardonne.

Acte III : Des larmes aux couleurs du passé.

Le calme était revenu sans que je m’en rende compte. Dans la chambre, sur les murs tapissés de motifs printaniers, les ombres dansaient un étrange ballet. Ondulant sur le pétale d’un cerisier en fleur, je les voyais griffer l’aile d’une mésange vexées de ne pouvoir atteindre l’hirondelle qui volait plus haut. Je cherchais des yeux mon papillon. Je le cherchais tout en me sachant incapable d’attraper sa fraîcheur dans le creux de mes mains devenues enclumes. La lueur vacillante des bougies allumées sur leurs chandeliers de cristal brûlait mon regard insistant. Cruelle, incisive, elle piquait l’azur de mes prunelles noyées pour me forcer à abandonner ma quête.

Je ne sentais plus mes jambes. Mon ventre me brûlait d’une douleur lancinante, harassante, étouffante. Piquant mes entrailles de son indésirable présence, une horde de poignards s’amusait à aiguillonner ma chair à vif. La pointe de ces lames irritantes raclait, frottait, grignotait inlassablement mon abdomen pour me soumettre à la torture du souvenir. Dans l’ombre de la porte restée ouverte, j'imaginais les regards moqueurs de mes bourreaux. Je pensais entendre leurs murmures s’amuser de ma défaite. Je les savais satisfaits. Mes oreilles bourdonnaient des sanglots de Giang et ma tête, lourde des cent pas de Nathanaël, me faisait souffrir.

L'homme du prieuré, silencieux, marchait de long en large dans la chambre. Son pas sec et rude foulant le tapis précieusement tissé de fils d'or, il tordait ses doigts en tous sens sans jamais relever la tête. J'avais espéré qu'il arrive avant qu'il ne soit trop tard. Je voulais le croire capable d'empêcher le pire. Je voulais qu'il tienne sa promesse. Je savais pourtant qu'il n'aurait rien pu faire de plus, qu'il était comme moi, dépassé par les événements et qu'il subissait, comme moi, les affres de sa piètre condition. Né d'un père krytien et d'une mère canthienne, Nathanaël nourrissait une véritable passion pour l'Empire du Dragon. Malheureusement, en tant que sang mêlé, il ne pouvait prétendre à parfaitement intégrer nos ethnies. Respecté pour son savoir, l'érudit était cependant parvenu à entrer au service du clan. Il avait d'abord travaillé pour mon père avant et, après son décès, continua ses recherches en tant qu'observateur auprès des Niùmeng. Véritable scientifique, chercheur instruit et obstiné, Nathanaël savait garder ses distances. Il enseignait, expliquait, démontrait sans jamais se lier davantage que nécessaire à ses sujets d'étude. Pourtant, ce soir, alors qu'il me découvrait emmêlée dans les lambeaux de soie de mes riches vêtements déchirés, j'avais entendu sa voix se briser.

Agenouillé à côté de moi, il avait pudiquement recouvert mon corps meurtri de sa robe de chambre brodée de brocart vert, avant de me soulever dans ses bras pour précautionneusement me déposer sur mon futon. Je n'avais pas réalisé être restée prostrée sur le parquet de bambou lustré, inconsciente après avoir griffé de mes ongles maintenant brisés les lamelles de bois strictement posées en échelle. J'avais voyagé sur les ailes de mon papillon sans plus me rendre compte du monde autour de moi. Ma couche, gonflée d'un coton de première qualité, m'avait semblé être un nuage vaporeux et festonné des parures de mes draps. Les fleurs de mes bonsaïs s'étiolaient en étoiles colorées et je voyais l'ambre de ses yeux briller dans la corolle gravée de bronze qui surplombait mon lit traditionnel. Que restait-il des promesses que je lui avais faites ? De nos serments enfantins qui, à l'époque, nous paraissaient si sérieux ? Avait-il continué de m'aimer comme j'avais entretenu vive la flamme des mes sentiments pour lui ? Ou avait-il fait sa vie belle, se liant à une tendre épouse qui lui donnerait des enfants ? Je n'avais jamais posé ces questions dans les lettres que je lui adressais, comme je n'avais jamais abordé sur le papier, ces sujets qui me concernaient. Fantôme de sa vie passée, je restais l'ombre d'un souvenir. Un parfum, peut être, dont il se rappelait. Un baiser, une caresse, un murmure…

Les larmes me vinrent sans appel tandis qu'un sanglot vrillait ma gorge d'un gémissement plaintif. Levant sa tête et se précipitant vers ma couche, Nathanaël saisit ma main pour se pencher par dessus moi. Son regard inquiet s'activant à chercher l'attache de mes yeux bleus, il murmurait quelques paroles réconfortantes m'assurant qu'un médecin bientôt arriverait pour soigner mes plaies. Comme si un médecin pouvait tout guérir. Comme s'il pouvait changer un destin. Giang renifla dans son coin, si fort qu'elle s'attira le regard réprobateur de l'érudit. Du menton, il lui désigna la bassine d'eau que je pouvais apercevoir sur ma coiffeuse au miroir entouré de jade et de nacre. La brusque crainte d'y voir mon reflet m'assaillit. J'imaginais mon visage tuméfié, ma lèvre explosée, ma peau pincée, griffée et mordue. J'avais peur de découvrir sur mon front la marque de l'infamie que je devais accepter. J'appréhendais de lire sur mes traits la honte de mon corps dépouillé.

Je me tournais donc, levant un bras douloureux pour tirer avec moi la couverture remontée sur ma poitrine. Je me cachais pour ne pas être regardée, pour ne pas être jugée. Je voulais qu'enfin on me laisse tranquille. Je voulais mourir, seule.

Quelques pas dans le couloir m'annoncèrent l'arrivée du vieux praticien qui devait soigner mes blessures. Son visage sillonné par le passage du temps éteint de tout sentiment, il m’ausculta sans pudeur tandis que Giang l'assistait pour nettoyer ma peau brûlante d'une infectieuse souillure qui ne me laissait aucun répit. Nathanaël partit fermer la porte de ma chambre et ne revint près de moi qu'après le départ de tous. Glissant entre mes doigts une lettre que j'agrippais avec force, il finit par me quitter à son tour afin que je puisse être libre de lire les premiers mots d'Ikaab qui me souhaitait un joyeux anniversaire.

Aujourd'hui était jour de fête. Aujourd'hui, je venais d'avoir dix-neuf ans.

S.H.

Armaggion 2017/10/26 11:47

orage_ravage.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)