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Nedylene - Epilogue


Ce n'était pas un office ordinaire pour Astarielle Clairégide, petite-fille de Laeticia Clairégide et prêtresse de la paroisse.

Le petit cimetière était plein à craquer d'une large foule ou prédominait largement une émotion sincère pour la curiosité locale disparue à l'âge canonique de cent trois ans. Nedylene, qui avait cru mourir comme tout le monde entre quarante et soixante ans, avait cultivé jusqu'au bout l'esprit de contradiction.

L'émotion pourtant soutenait la tristesse comme un jumeau fidèle et pourtant bien distinct, car il ne se trouvait personne dans l'assistance qui n'ait une anecdote à raconter sur elle. Il s'en est même trouvé une ou deux pour faire rire l'assistance, si loin des enterrements convenus empreints d'un formalisme amidonné qu'on endure en souvenir du défunt.

Bien entendu, elle avait préparé son discours pour la circonstance, qu'elle avait confié au notaire du village quand elle s'était sentie décliner… Il y a si longtemps que le pauvre bougre l'avait précédé ici-même.

L'oratrice, en la personne de l’arrière-petite-fille de la défunte, qui entretenait avec elle une amusante ressemblance, eut parfois un peu de mal à garder son sérieux en prononçant ces quelques mots :

“S'il en est parmi vous qui pensaient échapper à mon discours sous le prétexte ô combien banal que je suis morte, laissez-moi vous détromper. Ne m'en veuillez pas de ne pas me lever pour vous saluer, la journée a été dure. Je ne sais pas trop ce que je vais faire de ma mort, à dire vrai je comptais un peu sur vous pour me donner quelques idées. Je vous remercie de venir ici compatir à ma peine de devenir une championne de la “reine du silence”. Je ne vous cache pas que je le vis mal. C'est que j'ai fait attendre beaucoup d'amis au fil du temps. Alors ce n’est pas que je m'ennuie avec vous mais ils vont finir par perdre patience. Et il en est une qui n'a jamais manquée à mon cœur mais que j'attends depuis trop longtemps de retrouver. Pour finir je vous dirais juste de ne pas prendre ma mort trop au tragique. Prenez exemple sur moi : le sujet m'intéresse assez peu, pourtant je suis concernée. Mais j'espère bien ne pas être là quand ça arrivera !”

Elle les avaient vus disparaître, il ya plus ou moins longtemps. Ses amis, ses parents, son oncle et sa tante, le chauve et Océane, Aurore, Silvarios et tant d'autres, certains dans un sourire attristé, d'autres noyant ses yeux sous les larmes, elle les avait vus changer. Le fardeau de ceux qui vivent longtemps, disait-on. Elle avait pourtant assisté à ces événements souvent tragiques ou émouvants avec une curiosité bienveillante.

Elle leur souriait en les voyant dépérir, les aimait d'autant plus fort qu'elle était consciente de l'issue. Sauf Lara évidemment et son comparse à gros sourcils.Malgré les simagrées du vieux nain qui faisait mine de faire croire qu'il n'était plus tout jeune pour la faire sourire ni l'un ni l'autre n'avait pris une ride.

Peu à peu ils étaient tous partis. Puis elle, bien sûr. Elle, l’amour de sa vie qu’elle aimait de toute son âme. Elle. Même fanée, sa fleur d'argent ondulait encore au vent avec cette même grâce qui faisait l'admiration de la petite brune depuis tant d'années.

Elle riait parfois de sa voix qui avait gardé sa gaité cristalline, la tête remplie de merveilleux souvenirs de quand elles étaient jeunes et belles et que le monde leur appartenait. Souvenirs qui n'avaient jamais perdus de leur éclat, ne s'étaient jamais patinés comme le temps et l'âge savent si bien le faire. Leur beauté envolée, elles avaient continué ce chemin commun qui avait fini par se confondre avec le même naturel qui transforme un feu de joie en poêle à bois quand l'âge s'installe, moins gracieux, mais ronronnant de la même chaleur tranquille.

Dans leur prime jeunesse il était inconcevable pour elle de continuer à vivre sans sa fleur d'argent. Depuis qu'elle y était forcée, elle préférait dire qu'elle la rejoindrait bientôt, en prenant son temps. Sa belle l'avait quittée à un âge des plus vénérables, mais Nedy avait une vision floue du “bientôt”. Elle ne l'en blâmerait pas.

On l'entendait parfois soupirer sur ce vide laissé dans son âme mais avec cette philosophie bonhomme si chère au vieux Nain. Elle portait la main à son cœur, non pour une défaillance de ce dernier mais pour caresser cette fleur tatouée qui perçait encore sur sa vielle peau, sur ses formes aux charmes défunts depuis des décennies mais sous lequel battait encore ce cœur vaillant et généreux.

Elle aimait raconter en mimant la chose, en se hissant sur la pointe des pieds, que Grenth lui avait dit de revenir quand elle aurait grandi.

Quand elle n'eut plus l'âge des cabrioles (elle avait tout de même effectué son dernier saut périlleux à l'âge vénérable de quatre-vingt trois ans avant de se rendre que le suivant allait réellement l'être, périlleux) elle avait développé considérablement un autre talent qu'elle avait toujours couvé : raconter des histoires. Ça elle le faisait bien, pour sûr.

Jeunes et moins jeunes aimaient se rassembler pour l'écouter, parfois loin d'être pour la première fois, au coin du feu de ce manoir sans âge de la maison Mortbois qui lui semblait parfois bien vide sans Fabienne et Benoît, mais qu'elle n'avait jamais accepté de voir se transformer en mausolée de ses souvenirs. Sa descendance y avait veillé.

Elle les avait fait vivre et revivre des milliers de fois, avec un émotion intacte, les mêmes larmes et la même outrance à chaque récit du test du requin et autres péripéties dont la vie de la petite brune ne manquait pas, ces légendaires héros exotiques des temps oubliés, quasi mythologiques au fil des veillées.

Endherion le chauve, son ami, son compagnon invisible dont les mimiques si particulières faisaient rire les plus jeunes quand elle se dressait sur sa chaise “nom d'un petit ch'wal !” ; Aldanne, sa sœur farouche au regard de glace, sa blonde Océane dont elle mimait la silhouette de rêve pour le plus grand plaisir du public : Silvarios, l'ombrageux, son cigare et sa patte folle, faisait à chaque fois se dresser une oreille de son chat, Silvarios VI ; Roy, le flamboyant beau-frère et ses tirades enfiévrées, ses “dix ors” qui faisaient immanquablement rire l'assistance ; Alyon, le loup aux oreilles basses - la queue étant laissée à la discrétion du public - sachant si bien sangloter à toute occasion pour se faire câliner par sa filleule, Aurore, l'écureuil de bibliothèque dont la conteuse décrivait les improbables et imbuvables centres d'intérêts agitant une baguette sous son bras, professorale tandis qu'elle interrogeait le public sur les ondes de densité de charge ; Sapiencia, le vieux crocilisque et pourtant si précieuse tante dont la caricature des excès restait si haute en couleurs, et tant d'autres encore.

Elle n'en oubliait aucun, proches ou simples connaissances, antagonistes ou amis, de Léoric, le ministre corrompu par de démoniaques engeances à la petite princesse de l'asile qui, immanquablement, interrompait le récit le temps que l'ancêtre essuie ses yeux rougis et que le silence, calculé, planait sur l'assemblée, sa soeur et sa demi-soeur, l'une héroïque pour avoir supporté son diable d'homme qui, bien que sincèrement amoureux, ne cessait de cultiver ses airs de libertaire, l'autre pétrie de rigide morale que l'amour avait fini par attraper avant qu'elle ne finisse dans la cellule d'une Inquisitrice de la Main de Fer. L'immense majorité de ces gens étaient morts et enterrés depuis un demi-siècle. Et pourtant personne ne les avait oubliés.

La mort c'est l'oubli, disait-elle souvent. En un sens, ils vivraient tous à jamais.

Elle sortit un soir d’été après une de ces veillées qu'elle ne raterait pour rien au monde, pour prendre l'air. Elle sentit une présence qui ne l'effraya pas, ce froid si particulier qui prit lentement possession de son vieux corps alors qu'elle s'installait tranquillement sur son banc, le chat Silvarios, VIème du nom, ne tarda pas à prendre possession de ce territoire libre sur ses genoux.

La brune sourit et leva doucement le nez vers les étoiles. Il y avait fort longtemps qu'elle attendait ce moment sans le hâter.

Au moment ou elle quittait ce monde après une très longue et très riche vie, elle entendit un gros rire qui fit vibrer son fauteuil à bascule et fuir Silvarios. La brune sourit une dernière fois et figea sur ses traits cette expression qui lui allait si bien, ses yeux vifs d'un bleu clair qui, malgré les innombrables rides de son visage n'avaient rien perdu de leur éclat, plongèrent dans une douce rêverie curieuse.

Elle serrait doucement dans sa main la petite fleur d'argent qui trônait d’ordinaire comme figée dans l’attente sur la commode. Elle était prête.

“Oh oh oh, sonnez un dong ! La voilà enfin, par ma barbe !”


"Nedylene" 2018/09/06 20:08

nedylene_-_epilogue.txt · Last modified: 2018/10/01 13:33 by armaggion