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Les Dents du Requin - Episode 2


La brute laissa Nedylène retomber sur la chaise à laquelle elle était solidement attachée. Celui qui semblait être le chef s'exprima alors : “Je salue votre courage demoiselle. L'Ordre des Soupirs peut s’enorgueillir de posséder de bons agents comme vous, mais je n’ai plus le temps de jouer. Ai-je votre attention ?”

Elle rouvrit un œil poché pour le regarder. Il attendait une réponse patiemment. Cet homme-là n’était pas de ceux qu’on défie avec une réplique de branleur du Pichet Sans Fond. A la rigueur un peu d’ironie ? Elle tenta la chose : “Je devrais pouvoir me libérer” articula-t-elle faiblement. Il sourit brièvement, un sourire froid. Il ne la frappa pas. Il la blessa pourtant d'une autre façon, en laissant pendre devant son regard voilé le petit pendentif d'Alinoé. Il sourit à nouveau, du même sourire froid, en voyant cette étincelle de vaine colère dans l’œil ouvert de la brune.

Plus grand-chose ne pouvait menacer Alinoé désormais ; l'homme ne menaçait pas Nedylène par ce biais, il lui livrait un autre message : je sais qui tu es, je connais tes secrets, je sais ce qui te fait mal, et à quoi tu tiens, prends-moi au sérieux. “J’ai donc votre attention, parfait. Le temps me manque j’en ai peur, je vais devoir être concis et précis, et vous demander de l’être également. Je n’ai pas le temps de vous tester, de vous jauger, de vous faire peur ou de vous faire mal. Il me faut le nom des trois agents de l'Ordre de la liste « Schindler ». Soit je les obtiens maintenant, soit vous mourez, maintenant.”

Il ne se contenta pas de la menacer, il se déplaça derrière elle puis passa le bras droit autour de son cou. Là, il serra lentement avec une froide détermination devant les autres silencieux. “Je veux la liste de Schindler, maintenant.”

Nedy l’entendait encore mais elle sentait ses sens se brouiller, sa perception du monde diminuer dans cette douleur qui lui enserrait le cou comme si on le lui avait passé dans un fer à cheval géant, le cerveau en feu. “Tu vas mourir, lui dit-il avec le plus grand sérieux. La liste.” Elle haletait, se crispa, grogna. L’homme serra encore, impassible. Dans dix secondes elle s'évanouirait. Ainsi c’était ici qu’elle allait mourir. Cette pensée la rendit partiellement perplexe, triste aussi… Elle avait encore tant de choses à faire en ce monde pour satisfaire son inextinguible curiosité. Elle perdit conscience dans l’étau du bras de l’homme.

Il la relâcha une seconde avant de lui briser la nuque avec un grognement rageur, alors qu’elle était devenue bleue, les yeux exhorbités et la langue saillante : “Maudite tête de mule, réveillez-la !” La brute avança presque craintivement alors que le chef s’allumait nerveusement une cigarette. Il observa cette femme étonnante alors que la brute la réveillait à grands renforts de seaux d’eau salée.

“Très bien. Je veux bien admettre que tu as plus de couilles que la plupart des hommes que j’ai rencontrés dans ma vie. Alors, tant pis pour toi” dit-il en lui soufflant la fumée au visage. La brute la traîna vers la porte du fond. Elle avait vu juste, repérant les cocotiers et la mangrove, mais elle était dix fois trop faible pour agir. La porte donnait sur une large terrasse qui contournait une évidement protégé d’une grille horizontale en bambou épais. La grille surplombait une sorte de bassin ouvert sur la mer. La brute s’affaira à entraver les chevilles et les poignets de la prisonnière avec un filin métallique vicieux, le genre de truc qui laisse des traces en étant bien plus serré et solide qu'une chaise. Puis il lui relia les mains à une chaîne qu'il tendit en tirant sur une poulie. Pendant ce temps-là, le gros avait basculé la grille en position ouverte avec des gestes prudents.

Avant de basculer au-dessus du vide, ainsi suspendue, Nedylène jeta un regard vers l'eau sombre dans laquelle elle distinguait déjà, à la lueur des torches, la silhouette redoutée qui se profilait, agile, vive, rapide et élégante : un monstre de puissance et de férocité qui ne laisserait d’elle qu’une carcasse rongée pendue à son filin. Elle ferma les yeux pour refouler la peur animale qui menaçait de la submerger. Pas maintenant, pas après ce qu’elle avait traversé…

“La liste, Nedylène, la liste”. Il le demandait avec presque une pointe de lassitude et d’agacement. Pas de réponse.

La brute fit descendre la chaîne, laissant la prisonnière à trois mètres de l’eau, pendouillée comme un jambon. Le monstre sortit alors lentement la tête de l’eau, vrillant en elle ses petits yeux noirs. D’un coup de queue il pourrait sauter et l’attraper mais il semblait savoir qu’elle viendrait à lui. Il se contenta d’ouvrir un peu la gueule pour lui montrer ce qui l’attendait. Elle se sentit défaillir et avait une irrépressible envie de rebaptiser son pantalon.

Le chef constatait qu’elle avait peur, une peur primale, préhistorique, ancrée dans notre cerveau face à la perspective de se faire hacher vive par ce monstre d’un autre âge. Mais elle ne le flancha pas. Il se garda bien de montrer que cette fille l’impressionnait. Elle n’avait rien livré alors qu’il allait la tuer de sa prise et continuait à rester vaguement maîtresse d’elle-même là où la majorité des gens, même des vieux briscards, se pisseraient dessus en gigotant.

Deux mètres.

Elle aperçut le hachoir vivant tournoyer sourdement sous ses pieds, mais s'accrocha encore à un résidu de combativité et d'esprit de contradiction. “Tu peux encore éviter ça” souffla le gros dans une ultime tentative. - Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit.“

Le gros se tourna, interrogatif, vers le chef, lequel leva la main pour couper court, se contentant de noter ce détail dans un coin de sa tête : “On va te laisser ici avec juste les jambes dans l’eau, tu me supplieras de te mettre une balle dans la tête. C’est qu’il prend son temps, c’est un gourmet. - La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi…” Nedylène s’efforçait de se concentrer sur ce souvenir du passé, avec un succès mitigé. - Sûr qu’ça va t’passer au travers ma jolie ! - Elle va s’faire bouffer, elle va s’faire bouffer” ricana la femme-rat, excitée. Le gros lui donna une tape sur l’arrière du crâne. La fine équipe se massait pour mieux voir le spectacle. La brune transpirait, les dents serrées, mais elle ne criait pas. Le chef se lissa le menton : Quelle femme !

Un mètre.


"Nedylène" 2017/09/07 21:50

les_dents_du_requin_episode_2.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)