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Le Retour de Kryss

La lumière baisse, le ciel s'embrase. C'est le soleil qui se couche derrière les Monts du Caucase. Nos “amis” mongols profiteront sans doute de quelques minutes de soleil de plus que nous. Pour tout le monde, le moment du repos approche, mais pour nous,… depuis que nous sommes sortis du complexe souterrain, nos énergies sont complètement perturbées.

En pleine nuit, toujours le même cauchemar, terriblement réaliste, qui nous éveille pratiquement simultanément. Zendreff est plus résistant. Sa foi idéaliste le protège de la peur, même dans son sommeil. Je me penche doucement vers lui. C'est à peine si sa respiration un peu rapide trahit ses rêves. Elkior est aussi éveillé que moi. Il me désigne du doigt le dessous de ma propre couche. Prodige ? Miracle ? Manifestation démoniaque ? Le Livre, celui qu'Aziz appelle Nécronomicon, soulève régulièrement de petits nuages de poussière. Rapidement, j'écarte de la main la petite couche de terre qui dissimule aux regards indiscrets l'outre dans laquelle j'ai glissé le précieux grimoire. La terre vibre tout autour. Mon lit aussi d'ailleurs dès que je ne suis plus dessus.

Tandis que je saisis le volume, une faible lueur l'anime. Rouge, dorée, pulsante, la couverture semble faite de peau humaine étirée. Le grain semble presque vivant, presque chaud. Assis par terre, en face de moi, Elkior est pensif. Je dis Elkior, mais j'aurais tout aussi bien pu dire Aménis, qui sait ? Tandis que je l'observe, son regard se fige en direction du grimoire. De surprise, je le laisse tomber devant moi. La couverture est un visage grimaçant. Simultanément me reviennent en mémoire les paroles du cauchemar : “Aidez-moi”, “Libérez-moi”, “Au secours”. Je ne sais pas pourquoi, la voix de mes cauchemars imaginaires est aussi celle du cauchemar réel que nous avons vécu il y a deux jours : l'horrible fin de Kryss, torturé à mort par Aziz lui-même. Une journée entière j'ai prié et oeuvré pour le sauver, mais la journée avançant, le seul salut encore possible était celui de son âme ! A la nuit, nous l'avions enterré au terme d'une cérémonie simple et efficace. Je le connaissais si peu. Je ne sais même pas s'il était croyant : il n'en avait jamais parlé.

Elkior se dresse alors d'un bond : “Je sais, il faut aller vérifier. Viens, on y va !” Je le presse de faire moins de bruit pour ne pas réveiller Zendreff ; Celui-ci n'a pas cillé. Son souffle est régulier et ses cauchemars sont passés. Je remballe rapidement le Livre dans l'outre et emboîte le pas à Elkior qui a l'air très décidé. Trop ?

A la sortie, les sentinelles nous abordent. On leur propose de nous accompagner. L'un d'eux se dévoue et nous suit de loin. En quelques pas, nous rejoignons la tombe de Kryss. La nuit est glaciale. Ces terres sont vraiment inhospitalières. A quelques pas de la source et du petit lac, aucune vie apparente. C'est un paysage désolé, terne et stérile qui s'étend dans toutes les directions. Un petit vent vivifie encore l'atmosphère.

Elkior commence à dégager les pierres. Je l'arrête :

- Qu'est-ce que tu fais ? - Qu'est-ce que tu crois que je fais, prêtre, je le déterre, il nous appelle ! - Comment ça “il nous appelle”, qu'est-ce que tu veux dire ? - Arrête tes jérémiades, tu le sais aussi bien que moi. Aide-moi plutôt !

Comme il a pas l'air de plaisanter, je déplace timidement quelques pierres. Une sourde angoisse me prend à la gorge. Elkior a commencé par les pieds, et comme le terrain est très rocheux, il a déjà dégagé des orteils. - On peut pas faire ça ! Ca ne sert à rien ! Il est encore temps de s'arrêter. Qu'est-ce que tu veux prouver ? C'est inutile, tu sais comme moi qu'il est mort ! Il faut qu'on arrête. Viens, on rentre ! - On ne peut pas arrêter. Il faut savoir. J'en ai marre de ces cauchemars. Il faut en avoir le cœur net. Alors tu m'aides et si on ne remarque rien d'étrange, on le ré-enterrera ! - Mais…

Quelques minutes plus tard, le corps est entièrement dégagé. Malgré son assurance du début, Elkior a l'air particulièrement méfiant. Quant au sentinelle arabe, il est complètement dépassé par les événements et ne sait plus quoi faire. - Bon, tu te mets à la tête, et si ça bouge, tu frappes un grand coup. - Mais si quoi bouge ? De toutes façons je n'attendais pas de réponse. Ca tombe bien, il n'y en a aucune. Elkior bloque les bras du cadavre et pose son oreille sur sa poitrine. Les secondes passent… - Il est vivant ! - Quoi ? - Il est vivant ! Son cœur bat encore. - Mais c'est impossible, il est mort ! - Il n'est pas mort, j'en étais sûr, tu t'es trompé prêtre !

Il reprend son auscultation délirante. Je me suis trompé !?!? Impossible. Il est mort, c'est certain. Il est mort quelques heures plus tard que prévu, mais il est mort. J'ai échoué, je le sais. Je n'ai pas pu soigner des blessures aussi graves. De toutes façons, dès le départ c'était perdu. Mais j'ai tenté. Et j'ai échoué. Même si, par un fabuleux concours de circonstances, j'avais fait erreur et qu'il n'était pas mort au moment dit, il serait mort quelques minutes plus tard. Et puis, après deux jours sous terre !

Je sors alors le Livre de son enveloppe. Il luit toujours d'une lueur étrange, mais que je l'approche ou que je l'éloigne ne fait pas de différence. J'ouvre la première page et Elkior me la lit à haute voix et à l'envers, lui qui ne lit pas un mot ! J'essaie bien de lui extirper une explication, mais c'est peine perdue, il ne comprend rien d'autre. Je tente d'ouvrir une page au hasard, mais ça ne donne rien : c'est une page que je ne comprends pas. Et la plus proche que je puisse comprendre ne m'est d'aucune utilité. - Tiens regarde, j'en étais sûr !

J'approche notre petite lanterne. Impossible ! IM-POS-SIBLE ! Les terribles écorchures, je devrais plutôt dire le dépeçage systématique, dont a été victime Kryss, sont en train de cicatriser. C'est encore très timide, mais c'est bien réel ! J'avoue que pendant quelques minutes, je suis resté figé dans une stupeur quasi-mystique.

Quand je reprends mes esprits, Elkior est en train de se disputer avec la sentinelle. Leurs chamailleries m'ont tiré de ma léthargie. Déjà naturellement ils ne se comprennent pas, mais là, c'est pire ! Le cadavre - je devrais plutôt dire le corps - de Kryss gît sur le sol, traîné sur quelques pas par Elkior. - Dis lui de nous laisser l'emmener. Aziz nous y a autorisé ! - Oui, oui, je vais lui expliquer, mais calme-toi ! Lâche ta garde !

J'explique à l'arabe qu'il faut absolument que nous parlions immédiatement à Aziz. Il n'en est évidemment pas question. Alors je saisis sa lance à pleine main et je le traîne vers la tente de chef. Un tonnerre d'imprécations littéralement intraduisibles signale notre progression à travers tout le camp. Heureusement pour nous, Zendreff, qui s'est certainement réveillé, a du prendre cela pour une bagarre d'ivrognes (quoique à la réflexion, je n'ai pas vu une goutte d'alcool par ici !). Après quelques minutes de désordre, Aziz est devant moi. Je lui explique qu'un miracle a eu lieu, et qu'il doit absolument me suivre pour en témoigner ! Il accepte, curieux.

Mais quand il comprend où on le mène, sa curiosité amusé s'est muée en mécontentement marqué. Et puis l'intervention brutale de Elkior n'arrange évidemment rien. - Il n'est pas mort, alors on le reprend. Tu n'as rien à dire contre ça.

Inutile de dire que la traduction est un peu édulcorée, mais Aziz n'est pas dupe du ton employé ! Je lui rappelle alors la promesse qu'il nous avait faite après l'exécution de la sentence. Ce qui restait était à notre disposition. Je constate une fois de plus que les Arabes sont des hommes d'honneur, du moins Aziz. Cependant, il appelle à la rescousse un homme du camp que nous n'avions pas encore vu. Sans doute un guérisseur. Celui-ci s'approche du corps de Kryss et l'ausculte à son tour. Les minutes passent. “Il vit seigneur Aziz. Il semble qu'il soit vivant. Mais si c'est le cas, il est bientôt mort. Il ne pourra survivre longtemps dans cet état !” Au moins un qui est d'accord avec moi !

Aziz parle : “Faites-en ce que vous voulez, mais ne troublez pas les hommes et rappelez-vous que l'on part dans deux jours ! Quant à toi, prêtre, au cas où j'aurais besoin d'un guérisseur pendant le voyage, reste près de moi !”

Quand, trois heures plus tard, on réintègre la tente, Zendreff se réveille à peine. Il nous reconnaît et se rendort immédiatement. Le bienheureux, sa foi le protège ! Elkior installe Kryss dans son ancien lit. Patiemment, je nettoie ses blessures du sable et de la terre qui les recouvre encore. Puis je bande ses plaies, lui installe des attelles et tente de lui prodiguer le type de soins que mon maître m'a enseigné. Il me semble que ça fait des siècles. Quel en fut l'effet, je ne saurais le dire, mais à l'issue de ces traitements, je me tourne vers Elkior pour connaître le fond de sa pensée. - Bon, on n'a plus qu'a attendre, lui dis-je. - Ouais, mais pourquoi est-ce que tu l'as exhumé ?

Alors là, heureusement que je suis assis par terre, parce que sinon j'en serais tombé sur les fesses. C'est lui qui a insisté pour que je l'accompagne, et quand tout est fait, il me demande pourquoi je l'ai fait ! - Euh… comment ça ? - Oui, pourquoi est-ce que tu déterres les morts ?

Ok, ok, j'ai compris, c'est encore une volte-face subite, un changement de personnalité. Ça a dû lui arriver pendant que j'étais concentré sur Kryss. Je ne sais pas quoi faire pour lui. Il est calme, il a l'air à l'aise. La seule chose que je puisse faire, c'est déjà lui faire prendre conscience qu'il ne va pas bien. Je lui demande ce qu'il a fait ces dernières heures. Au bout d'un quart d'heure de discussion, il finit pas admettre qu'il n'en sait rien, mais que de toutes façons il s'en fiche et qu'il veut dormir. Sur ce, il s'allonge et me tourne le dos.

Et bien, entre un hypersomniaque, un schizophrène et un revenant, je suis bien parti moi, dans cette expédition !

Deux jours plus tard, on se met en marche. Je partage un cheval avec Zendreff, tandis qu'Aménis transporte Kryss attaché sur son dos. Celui-ci semble se remettre tout doucement. Comme nous, il semble mieux la nuit que le jour, mais il reprend des couleurs et ses membres font preuve d'un peu plus de tonus résiduel chaque fois que je l'examine. A la fin de la première journée de marche, les éclaireurs nous rejoignent et indiquent le chemin du lendemain à Aziz. Le lendemain soir, le camp est monté à quelques kilomètres du campement ennemi.

Nous ne ferons aucun feu ce soir.


A suivre dans “Batailles, batailles”.

Armaggion 2017/07/08 19:02

le_retour_de_kryss.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)