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Le Brave Serviteur

« Vous travaillez trop madame » dit le vieux greffier avec une réprobation bienveillante. « Qu’est ce qui peut bien retenir votre attention si tard, Dame Farral ? »

Elle tourna la tête, saisissant de ces mains fines, avec un geste auquel il trouvait tant de grâce, le dossier encore incomplet qu’elle souhaitait compulser. Il relatait plusieurs disparitions sur le domaine du vicomte Georges de Méricourt, des fermiers et un garde du domaine, ainsi qu’un muletier qui serait tombés inexplicablement malades après avoir mené une cargaison de grain, morts en quelques jours d’une maladie inconnue. D’autres faits troublants émaillaient l’ensemble, à trier, comme des silhouettes suspectes en pleine forêt, ce genre de choses.

« Je dois voir le vicomte à ce sujet. »

Dieter y jeta un œil.

« Encore une sombre affaire » maugréa le greffier en glissant un regard mauvais au dossier qui amenait sa collègue à veiller si tard. Il y avait consigné, de sa belle écriture à la calligraphie d’antan, tous les détails de ses observations sur le terrain, accompagnées de nombreux croquis. Sa lèvre se plissa alors qu’il gratifia le document d’un reniflement désapprobateur comme on eut grondé un enfant pour sa mauvaise tenue. « Une affaire évoquant celle de ce camp Ork que vous élucidâtes naguère. Je n’avais pas compris pourquoi vous vous étiez souciée de ces misérables, grogna-t-il en secouant la tête. - Ce ne sont pas des Orks, ce sont des victimes, tout comme ces pauvres fermiers. Il s’agit de disparitions, de tortures, de mutilations et de suspicion de magie noire. Il s’agit de… justice » ponctua et conclut tout à la fois la jeune magistrate comme on l’eut fait d’une démonstration. Elle avait cette façon bien à elle d’allier le ton docte d’un vieux professeur à l’idéalisme d’un début de carrière, cocktail qui réchauffait le cœur du vieux greffier. « Ah je sais bien que vous avez raison, Madame, et c’est bien moi le misérable … mais cela me navre de vous voir vous abîmer la santé sur ces affaires sordides. Vous méritez bien mieux que patauger dans le crottin en examinant des corps mutilés ! » dit-il en faisant un peu de place sur le bureau de la jeune magistrate pour y déposer un plateau de bois. « Tenez, le Magistrat Beauval n’a pas le dixième de votre compétence et se pavane tel un coq aux soupers du bourgmestre. Nul doute qu’il se verrait bien à ceux du Roio. Et vous vous morfondez dans ce bureau à rechercher une fillette disparue ou examiner une grange repeinte de symboles étranges avec du sang de veau par un fou. »

La magistrate écoutait avec un sourire intérieur la tirade de son vieil assistant, puis replia doucement ses lunettes, daignant intervenir après l’avoir longuement laissé parler, comme un rituel bien rodé entre eux. Elle en aurait fait sourire plus d’un en avouant que le babillage et les jérémiades bon enfant du vieux ronchon l’aidaient à se concentrer, ils étaient comme un feu ronronnant dans la cheminée, familier et sécurisant.

« Si je ne le fais pas, qui le fera ? La milice n’a pas les compétences pour traiter ce genre d’affaires occultes et ces gens se sentent souvent oubliés, abandonnés. Je ne saurais le permettre. »

A nouveau l’idéalisme et le dévouement au royaume de la jeune femme lui arrachèrent un sourire ému. Le vieil assistant déposa une tasse de café aux arômes de cannelle à sa portée. Il y mit un semblant d’insistance qui la fit lever les yeux au ciel alors qu’elle chaussait à nouveau ses lunettes.

« Pourquoi ne pas finir vos études à Dalaran et être admise parmi eux ? la magistrature ne vous rend pas justice en ne vous confiant que ces affaites louches, loin du prestige que vous mériteriez. - Et pourquoi restez-vous à me seconder, Dieter Grüber? » lui demanda-t-elle par-dessus ses binocles de lecture, se voulant scrutatrice mais plus amusée qu’autre chose.

Le vieil homme fit la moue, pris en défaut sans s’en montrer surpris par l’esprit brillant qu’il avait en face de lui. Il émit un petit rire sec et se posa sur une chaise en noyer, pensif, lissant les manches d’une vielle tenue brodée. Il regarda la neige s’accumuler sur le rebord de la seule fenêtre de l’étroit bureau surchargé de parchemins et de livres et remarqua à quel point les rayonnages ployaient au point qu’avec un léger effort, on aurait pu voir de véritables bibliothèques à la place de ces pauvres planches mal ajustées.

« Sans doute suis-je trop vieux pour oser importuner un autre magistrat qui, du reste, ne voudrait pas de mes services » constata-t-il la fois désolé et pensif, peignant du bout des doigts un bouc couleur neige parfaitement entretenu.

Elle savait qu’il avait probablement raison, mais se garda bien de commenter.

« Sans doute suis-je trop vieux pour faire le voyage vers Hurlevent voir mes petits enfants et eux trop occupés pour se soucier d’un vieil homme » prononça-t-il la voix plus brisée qu’il ne l’aurait voulu. Il se détourna, les yeux piquants, pour qu’elle ne le voit pas s’apitoyer sur son sort, puis remit la théière sur le plateau. Il sentit alors la main de la jeune femme, légère sur son avant-bras.

« Laissez, je vais ranger. Allez vous coucher » lui dit-elle avec un de ces sourires si rares chez une femme trop sérieuse. « Sans doute êtes-vous trop vieux pour rester veiller aussi tard » ajouta-t-elle avec malice.

« Hmpf, je montais la garde des nuits durant quand vous souilliez encore vos couches, chère demoiselle. Et c’est mon travail ». Feignant la mauvaise humeur, il ignora la main délicate. « Et si je ne m’occupe pas de vous, qui le fera ? » contra-t-il en réemployant la formule de la jeune femme. « Si je n’y prends pas garde, vous finirez vieille fille, rongée par ce travail ».

Ayant déposé le plateau sur une desserte, il s’installa dans un fauteuil plus confortable et balaya du regard cette pièce étriquée que les autres magistrats trouveraient sans doute bien trop petite pour leurs archives. Mais ce bureau étroit, c’était chez lui. A nouveau il balaya du regard cette pièce que les autres magistrats trouveraient trop petite pour leurs archives. Il y avait de la tendresse au fond de ces yeux voilés d'une discrète cataracte. Ce bureau étroit, il l’aimait c’était chez lui. Il se serait senti perdu dans une grande salle et pour rien au monde il ne quitterait le service de la magistrate. Elle était cette fille qu’il n’avait plus, et aurait sans doute souri en la voyant se lever de son bureau au milieu de la nuit pour venir couvrir sa vieille carcasse endormie de sa propre couverture. Il s’était endormi, bercé par le grattement régulier de la plume.

Pour rien au monde elle ne se serait séparée de ce vieux hibou, au point, un jour, de risquer sa vie pour l’arracher à la mort. Mais… ceci est une autre histoire.


"Nedylene" 2019/11/23 18:23

le_brave_serviteur.txt · Last modified: 2019/11/23 18:23 by armaggion