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episode_5

Under Cover - Episode 5


Nedylène acheva de remettre ses idées en ordre et aperçut la forme allongée non loin, sur l'autre table. Princesse. Elle dégrisa rapidement et contemplant le corps de la jeune femme qui respirait régulièrement, presque paisible. Si elle fut tout d'abord profondément soulagée de la constater en vie, elle déchanta bien vite en constatant son regard terriblement vide fixé sur la brune sans réellement la voir ni la percevoir. Nedylène resta fixée sur cette cicatrice chirurgicale fraîche sur le front de la jeune femme. Ce monstre lui avait arraché cette étincelle qui ravissait Nedylène comme son entourage. Elle en avait fait une vivante morte.

Des morts, elle en avait vu plus qu’à son tour, causés un certain nombre elle-même. Mais Princesse n’était pas morte. Et pourtant, il aurait mieux valu. Ce fut fatal à son équilibre après ce qu'elle avait vécu ces derniers temps. Elle avait l'impression de perdre celle qui était devenue un peu sa fille. Elle ferma les yeux pour chasser un vertige, et les rouvrit. “Oh non, non. Pardonne moi, petite princesse.”

Nedylène se perdit dans ce regard absent qui ne semblait pourtant pas l'accuser. Princesse n'était plus même si son corps était encore là. Elle était libre. Elle était partie. La brune caressa ses beaux cheveux blonds d’un geste lent, sentant son cœur se serrer à la vue de cette coquille vide, les larmes dégageant un sillon sur sa joue sale. “Je t’emmène avec moi, Princesse. Comme promis.”

Elle posa un baiser sur sa joue, se heurtant au même regard fixe qui lui fit mal puis plaça les mains autour de son cou. Son corps se défendit mécaniquement mais à peine, une tentative tardive et maladroite de repousser la brune, de plus en plus mollement. Nedylène ferma les yeux. Un petit geste sec des mains de la brune et la nuque de l'adolescente céda. La main de Princesse retomba, inerte. Alors seulement elle rouvrit les yeux sur son visage immobile qui resterait gravé dans sa mémoire comme une blessure de plus. Elle la souleva pour la porter, glissant une main sous ses jambes, comme une funeste mariée et la déposa dans la grande salle dans ce fauteuil où elle aimait rêvasser serrant une mèche coupée de ses cheveux dans sa main. Elle ne voulait pas la laisser dans ce laboratoire sordide. Le veilleur trouverait son corps au matin. Elle attendit avec le corps inerte les premières lueurs de l'aube et disparut. Si tant est qu'elle-même en sorte un jour d'ici.

Ce jour arriva pourtant. Kormir n'abandonne pas ses enfants, dit-on.Elle devait surtout remercier le vieux crabe qui ne désirait pas l'abandonner à son sort comme d'autres superviseurs l'auraient fait et s'était méfié de cet avis de décès qu'on lui avait fait parvenir bien tardivement. Après presque six mois d'un lent naufrage intellectuel et physique, depuis la mort de Princesse, elle n'avait cessé de décliner. Elle ne parlait presque plus. Le Lord qui s'était pris d'affection pour elle et pour Princesse l'avait empêchée de sombrer en lui racontant à son tour de nombreuses histoires. Il la faisait jouer aux échecs et stimulait son attention tout en maintenant ce faible lien social.

Le contact de l'Ordre des Soupirs l'avait trouvée là, parmi les fous, dans sa longue chemise blanche, pieds nus et les cheveux presque aux reins. Elle ne faisait vraiment pas tâche dans le décor et cela ne devait rien à son habituel sens de la mise en scène. On l'avait lavée et habillée. Elle s'était laissée faire docilement avant d'être menée au bureau du vieux crabe.

Elle ne disait rien, se contentant de le regarder, silencieuse, avec un sourire presque interrogatif. Des larmes roulaient parfois sur ses joues sans raison apparente, semblables à deux rigoles d’argent qui précédaient un rire inattendu. Il était lui-même vétéran de nombreuses missions parfois dégueulasse dans lesquelles il avait vu ou fait disparaitre de nombreuses personnes, mais cette petite lui brisait le cœur. Il n’en montra cependant rien d’autre qu’un tic de la moustache. L'homme se demandait combien de cases il lui avait fait perdre avec une mission dont il n’était pas certain de vouloir connaître les détails.

“Votre mission a été un succès. J'imagine que cela a été… difficile pour vous. Je tenais à vous féliciter personnellement.” Elle n'écoutait pas. Il n'insista pas, se contentant d'ajouter : “Allez vous reposer, c'est fini à présent.”

Elle hocha la tête sans le quitter des yeux. Il lui fallut un véritable effort de concentration pour ouvrir la bouche puis réussir enfin à prononcer difficilement quelques mots qui firent tiquer le vieux : “Combien de temps faut-il pour aller loin ?”

Epilogue.

Une fois l'an, Nedylène et un vieux bonhomme à l'air d'un vieux snob trempé dans l'amidon dans une redingote noire se retrouvent autour d'une tombe sobre au cimetière de Shaemoor. Ils échangent quelques gestes, des regards, des hochements de tête. Ils ne se parlent pas, ou peu. Ça n'est pas nécessaire.

Cette année-là, la première où ils se retrouvèrent (et il y en eut beaucoup d'autres), Nedylène ne prononça que deux mots au moment de prendre congé de celui qui était devenu un ami, et qui tranchèrent avec la gravité du moment, deux mots qui le firent sourire et il souriait pourtant bien peu. Elle était restée elle-même malgré tout :

“J'ai faim.”

"Nedylène" 2017/09/02 18:12

episode_5.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)