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episode_4

Under Cover - Episode 4


Une fois, deux fois, avant qu'elle n'ait pu réellement réagir, l'agresseur lui avait cogné la tête sur le mur dans un mélange de rapidité et de brutalité.

“Paf ! Paf ! Héhéhé !”

Elle ne l'avait pas entendu venir le moins du monde. Lester était un fou que tous les autres redoutaient et évitaient les rares fois ou il paraissait dans la salle commune. Les autres racontaient sur lui nombre d'histoires sordides qui, si elles étaient parfois exagérées, étaient loin d'être fausses. Archibal Lester était à la fois la victime, la chose et l'amant de la médecin-chef à qui il était totalement soumis par un habile jeu de manipulation et de dressage physique.

Il rentra en trainant avec un sourire ravi le corps de la brune comme un trophée.

La médecin interrompit sa sinistre besogne un instant et vint lui caresser la joue tendrement, déposant des traces sanglantes sur celle-ci. “C'est bien, pose cette petite curieuse sur la table. Maman va la punir.”

Aux anges, dans un grognement le plaisir, l'homme qui avait l'intelligence d'un enfant de cinq ans posa et attacha la brune sans délicatesse. Elle avait mal, mais garda les yeux clos pour appréhender son environnement et remettre ses idées en place. Du sang sous ses doigts, et le poids d'un regard sur elle, attentif. Elle rouvrit les yeux sur le visage de la médecin et la regarda sans manifester la crainte que lui inspirait pourtant sa situation. Après tout elle était seulement attachée sur une table entre les mains d'un monstre qu'elle avait vu découper deux petites vieilles quelques instants plus tôt. “Vous savez parfaitement qu'un jour on découvrira vos saloperies ?”

La praticienne eut un petit rire très bref en disposant ses instruments sur la table. “Pauvre petite crétine. Kormir est aussi aveugle que ses statues. Ce sont des fous, le monde les a reniés et les cache comme le vilain herpès qu'ils sont, loin de la bonne conscience de tous. Ils ne comptent pas. Personne ne se soucie de ce qu'ils peuvent bien devenir. Leur disparition passera aussi inaperçue… que la tienne. Elle la gratifia d'un sourire froid. En revanche, j'ai un certain nombre de questions à te poser, sur un tout autre sujet.”

Elle étira un sourire cruel.

Elle étala consciencieusement plusieurs pinces de diverses tailles, une petite scie aux dimensions de sa main, des crochets de toutes les dimensions et un vilebrequin. Nedylène la suivait du regard sans montrer une appréhension grandissante. Quand la médecin parlait, elle n'écoutait pas et chantonnait tout haut la petite chanson préférée de sa sœur en sentant sa raison vaciller, se cognant parfois la tête sur la table métallique, une table bien conçue avec deux rigoles sur les côtés pour recueillir le sang et divers fluides.

Le vieux crabe s'était planté, le contact de l'organisation n'était pas un des fous, mais une bien plus folle encore. Elle attrapa le menton de Nedylène pour l'empêcher de gigoter, la fixant : “Tu ne veux pas parler hein, et bien nous verrons si tu es plus bavarde quand je me serai fait la main sur ta petite copine.”

La brunette se sentit paniquer en réalisant la présence de l'adolescente, sanglée sur la table voisine. Elle força sur sa nuque pour tourner le visage vers elle et croiser son regard apeuré, espérant qu'elle puisse puiser des propres forces dans son sourire. Ils avaient dû aller la chercher pendant qu'elle était inconsciente. “Ça ira pour moi, fit l'enfant, presque rassurante. - Merci” lui répondit Nedylène avec la même tendresse.

Nedylène avait veillé sur elle comme sur cette fille qu'elle n'avait plus. Elle ne savait même pas pourquoi mais ne regrettait rien. Holga, la médecin de ce purgatoire, était un de ces êtres doté de façon innée de cette cruauté froide et désarmante du psychopathe, efficace à défaut d'être raffinée. Elle tira le rideau, ne faisant que laisser deviner par les ombres chinoises du tissu blanc sale ce qu'elle faisait subir à l'adolescente, et entendre les hurlements étouffés qui berceraient les cauchemars de la brune tant d'années plus tard. Métalliques, mous, osseux, les bruits laissant place à l'imagination des plus fertiles de Nedylène.

“Assez, laisse-la, je vais parler… ” souffla-t-elle.

Elle qui avait subi les pires choses en termes de tortures physiques ne pouvait supporter de les voir infligées à sa petite protégée. C'est souvent la faiblesse la plus criante de ceux qui s'encombrent encore d'éthique et d'un semblant d'humanité. Holga n'était pas spécialement imaginative mais connaissait ses classiques. L'espionne flanchait, sa raison érodée par cette fosse de démence. Holga attrapa les cheveux de la brune, lui injectant le contenu d'une seringue jusqu’au piston, son visage hideux parcouru d'une expression troublée.

“Je me méfie de toi, petit serpent. Tu es bien assez maligne pour me raconter n'importe quoi.”

Elle continua quelques instants ses sévices sur Princesse, histoire d'être véritablement claire avec Nedylène. Les cris de l'adolescente se gravèrent au fer dans la psychée déjà tourmentée de la brune qui dodelina de la tête. La drogue engourdissait ses perceptions. Holga s'essuya les mains d'un air satisfait avant de jeter négligemment son torchon et de s'asseoir pour entendre ce que sa “patiente” avait à lui dire.

Et elle lui dit tout.

Elle était là pour ça après tout, tout balancer, c'était le but de sa mission. D'une voix neutre, pâteuse, sans recourir au moindre talent d'actrice dont elle était devenue incapable, ni sans mentir un seul instant, Holga, bien que totalement dépourvue d'empathie comme le sont les monstres de son espèce, semblait en revanche assez psychologue pour le sentir, concentrée sur elle. Entre ce qu'elle lui avait fait subir et la drogue, la brune ne pouvait plus avoir la concentration nécessaire pour mentir. Elle ne mentait pas.

“Et bien voilà, nous avons fini par y arriver. J'aurai fort à faire demain.” Elle la couva d'un sourire cruel. “Je ne vais pas vous tuer, mais vous venez pourtant de mourir pour le monde extérieur. L’administration recevra la notification de votre décès demain matin. Vous allez rester ici toutes les deux, à jamais oubliées dans cette fange avec votre bande de déchets, à votre juste place.”

Nedylène, qui luttait encore, se sentit malgré tout sombrer sous l'effet de la drogue, non sans regarder une dernière fois son visage : Je te retrouverai.

Elle ne saurait dire combien de temps elle était restée inconsciente. La lueur de l'éclairage du laboratoire frappa sa rétine à travers ses paupières closes. Elle mit longtemps avant de pouvoir bouger, d'abord la tête, puis les doigts, doucement, puis les mains. Elle était sanglée à la table comme on lie les forcenés. Sa langue lui semblait gonflée et sèche comme du carton. Lester l'observait, penché sur elle. Elle n'avait peut-être pas fini découpée, mais il lui restait une dangereuse épreuve à accomplir : apprivoiser le chien le plus dangereux de la Tyrie. Elle commença par lui sourire. Il grogna. Holga avait dû lui demander de la garder, elle pouvait bien rester à mourir sur cette table avant qu'on la trouve, fixée par cet imbécile. Elle réfléchit. Elle avait un seul atout, sa bêtise, pour le convaincre de la détacher : “Lester, si tu me détaches, je te raconte une histoire. Et un câlin. - Tu racontes mal, t'es moche. - Tu me brises le cœur. Elle fit une petite moue enfantine. Deux histoires alors ? tenta-t-elle avec ce sourire crétin qui désespérait, charmait ou agaçait tour à tour son entourage. - Non, Maman a dit tu restes là. - Je raconte mal, alors justement, je vais les raconter, tu me détaches pour que je raconte pas !”

Il eut un moment de flottement. Elle entrevit une solution simple : surcharger son cervelet : “Si je te raconte là que je raconterai pas, ça te fera quelque chose à raconter : Tu pourras raconter ce que je ne t'ai pas raconté !”

Il fronça les sourcils sous la concentration. Elle y était presque. Il était désorienté. “Non ! Tu restes là, t'es moche ! - Maman a dit que je reste là, pas que je devais être attachée. - Tais-toi, tu parles trop.”

Il la couvait d'un regard mauvais. Elle était dans une cage, attachée avec un vieux fauve dingo. Elle luttait pour ne pas que ses nerfs lâchent. Elle n'aurait jamais pris un tel risque avec tous ses esprits mais elle en avait marre, elle avait mal, elle n'en pouvait plus de ce trou. “Maman ne reviendra pas.”

Il recula comme si on l'avait piqué.

“Maman aime Lester ! - Elle aime sûrement plus les centaines de pièces d'or qu'elle va se faire avec ce que je lui ai dit.”

Un fracas éclata et Nedylène sentit la lame de la pelle de la chaufferie déformer la table à un demi-centimètre de sa tête, laissant couler un filet de sang de son oreille. Lester la regardait avec fureur. Elle savait qu'elle jouait sa vie à ébranler les certitudes du fou le plus dangereux de cette prison. Le pousser à bout pouvait le faire craquer mais aussi avoir le résultat qu'il repeigne la table en la mettant en purée. Calmer le jeu était ce que lui hurlait sa raison mais elle devrait tout recommencer et elle n'avait plus les nerfs. “Tu mens, t'es moche ! MAMAN AIME LESTER !” hurla-t-il en levant la pelle

Alors c'est ainsi qu'elle allait partir ? Mise en pièces par un dément avec une pelle dans un asile sordide. Elle ne voyait pas ça comme ça. Elle eut un haussement d'épaules intérieur. Qu'importe. Alinoé l'attendait, avec tous les autres. Ses parents, sa sœur, sa cousine Aelwenn lui manqueraient ; Max, son mentor et ami, serait lui aussi bien attristé. Elle avait bien vécu, mais elle ne se débarrassa pas de l’ultime pincement au cœur, celui qui vous murmure vainement “j’avais encore tant de choses à faire” comme pour faire de vos derniers instants un tourment inutile. Ce fut cependant cette pensée qui la sauva. Elle ferma les yeux et abattit l’ultime carte, le dernier fil auquel sa vie était encore suspendue.

“Elle a prit son sac” dit-elle avec un calme qui la surprit elle-même, les yeux clos.

Lester tourna la tête. Pas de sac. Silence. Nedylène pouvait presque entendre le colosse se briser comme un miroir sous un mauvais coup de botte, de corps et d'esprit. Sa bouche se tordit comme si on l'avait frappé au ralenti et elle sentit que son esprit suivait le mouvement. “Si elle comptait revenir, je ne serais pas là à te parler mais plutôt avec Anatole dans un sac.”

Il s'affala en sanglotant. Nedylène luttait de toutes ses forces contre l'émotion la plus improbable et malvenue qui soit : un début fou rire qui lui fit se mordre la lèvre au sang. Elle craquait. En effet, Lester, impressionnant colosse, sanglotait avec des petits couinements de souris, comme l'enfant de cinq ans qu'il était. Ne pas rire, ne pas tout gâcher. Elle commençait à y croire, à voir une sortie possible à ce cauchemar.

Tout doux, ne dit rien. Elle inspira. Elle résolut de penser à sa tante Sapiencia pour faire passer son fou rire mais c’était pire encore. Elle récita un vieux mantra de son lointain temps de novice. Elle le regarda avec une compassion feinte mais des plus utiles. Il se redressa avec un air grave comme s'il allait sortir la pensée philosophique du siècle. Il s'exprima avec calme, d'un ton posé : “Lester doit punir maman.”

La brune ne dit rien, elle ne bougea même pas un cil. “Toi, la moche, tu sais ou Maman est allée, pas vrai ?”

Elle hocha juste la tête. Lester comprit rapidement le marché ; les enfants comprennent ça. Il la détacha. Elle s'assit lentement, tout doucement .Elle était presque tirée d'affaire mais elle puisa dans ses dernières parcelles de maitrise de soi pour ne pas tout gâcher. Elle pouvait encore prendre un coup de pelle. “Elle est allée vendre ce que je lui ai dit. Elle fait partie d'un groupe qui vend ce genre de choses. - Où ? - A la cité des pirates, à l’Arche du Lion. Sous la ville, il y a des Skritts qui servent d’intermédiaires. - C'est loin ? - Combien de temps faut-il pour aller loin Lester ?”

Elle n'avait pas pu s'en empêcher. Elle se rattrapa vite tout en se massant les poignets.

“Si tu marches oui, et très dangereux ! Il faut prendre un portail qui y mène.”

Il ne l'écoutait plus, il avait déjà tourné les talons. Dans le couloir elle entendit encore un autre “Lester doit punir Maman”.

Avec un peu de chances elle n'aurait pas besoin de chercher. Elle poussa un long soupir. Elle rit en constatant qu'elle s'était pissée dessus ; c'était le dernier de ses soucis. Elle se prit le visage dans les mains sans trouver tout de suite la force de se laisser glisser à terre et fondit en larmes.

"Nedylène" 2017/09/02 18:12

episode_4.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)