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episode_3

Under Cover - Episode 3


Nedylène récupérait doucement. Elle avait retrouvé figure humaine. Elle se tenait tranquille effectivement, tranquille même si on la voyait parfois monter sur une table pour mimer une situation débile ou faire un pseudo-discours.

La petite princesse était son public assidu. Discuter avec elle semblait bénéfique pour les deux. Évoquer des rêves et des projets dans un tel endroit avait son coté comique décalé qui faisait parfois sourire la brune. Elle savait improviser, elle qui avait tant de rêves, tant de projets. Pour rendre le tout intéressant, elle aimait à agrémenter ses exploits de quelques vérités parmi des rebondissements rocambolesques à faire pâlir l’archimage Storm. Ses histoires, elle les racontait à le petite, charmée, et la faisait rire.

Elle s'attachait à elle, c'est certain, la prenant parfois contre elle ou lui caressant les cheveux. L'agent des Soupirs était devenue, pour l'adolescente perdue, un mélange de mère et de grande sœur. Elles n'étaient pourtant pas si différentes, mais le brune le cachait mieux. Ici, on perdait vite le fil de la réalité du dehors pour sombrer dans une espèce de routine, de torpeur qui attaquait la volonté. La petite l'aidait à surmonter tout ça, chassant ses idées noires avec facilité quand Nedylène repensait parfois à sa petite Alinoé, à cette fille qu'elle n'avait pas pu voir grandir. Elle lui avait promis de ne pas la laisser ici. La petite croyait en elle sans doute plus qu'elle-même.

Avec ses esprits retrouvés, elle avait aussi reprit le cours de sa mission. Plusieurs personnes l'avaient “approchée” mais ils s'étaient avérés être de fausses pistes. Elle avait sondé le Lord qui avait l'air d'être le plus capable de tenir un discours cohérent avec Princesse. En vain. Elle en avait déduit que le bougre n'avait pas été plus lord qu'elle n'était maréchale. Il s'avéra être le vieux majordome d'une famille éteinte, sans doute bien plus digne que son maitre, dont il était le seul à porter la mémoire. Un type intéressant d'une immense érudition. Elle avait appris quelques trucs sur l'œnologie au passage.

Elle s'était jurée de voir si on ne pouvait pas sortir ce pauvre gars de là quand elle sortirait de ce trou. Elle savait que le vieux avait aussi bien pu étrangler son maitre parce qu'il avait tâché la nappe ou s'était trompé de couvert. Elle s'en fichait. Depuis toujours pour elle, la valeur humaine primait sur la morale. Elle devenait sensible.

Concentre-toi Nedy.

Mais qui était ce mystérieux personnage censé la contacter ?! Pas la gosse, elle l'avait testée plus d'une fois. Le vieux pervers qui serait l'acteur du siècle ? Peu probable, il n'était plus qu'une queue sur pattes au cerveau éteint que l'incident n'avait guère arrangé, vidant un peu plus sa bouche aux chicots décatis.

Elle réfléchissait en arpentant le couloir central pour la énième fois.

Elle choisit de prendre le risque de consulter le relais avec l'extérieur pour vérifier une éventuelle nouvelle consigne : un infirmier nommé Bert. Elle remonta le couloir et traversa la grande salle, terminant sur les mains en faisant sourire la gosse et bander le vieux, gravité et chemise hospitalière oblige, en passant devant leur cellule respective en direction de la bibliothèque. Elle feuilleta le “livre” ou du moins ce qu'il en restait, tâchant de se concentrer au milieu des beuglements sporadiques des quelques déments ici présents et en échangeant quelques mots d'une banalité à toute épreuve avec une des prêtresses qui venaient les voir deux fois par semaine.

“Bert ? Oh, on est tous un peu peiné pour lui, c’était un brave homme. - Comment est-ce arrivé ?”

Elle posa la question mécaniquement même si elle fit en sorte d'atténuer un ton trop formel. C’était effectivement un type sympa. Si elle ne le montra pas, elle commença à changer intérieurement de couleur, s’installant avec un sourire de circonstance sur une chaise souillée d'urine, s’attirant un petit rire moqueur sans réellement s'en soucier.

“Un accident me semble-t-il, une charrette.”

Elle écoutait, sans réellement y prêter attention, les mots de la jeune prêtresse de Dwayna qui lui décrivait les circonstances. Son lien avec l’extérieur venait de disparaitre ! Elle se concentra pour contenir le sentiment de panique que lui provoquait la perspective d'être oubliée ici.

Nedylène tentait de faire un peu d'entretien physique mais la musculature de la brune avait fondu. Elle s'épuisait à des exercices simples, si bien qu'il fallut bien peu de temps avant qu'elle ne recale ses fesses sur la paillasse et ferme les yeux, le souffle court.

La nuit dans cet endroit était comme une pause salutaire.

Elle avait coutume de savourer le silence nocturne. C'était une denrée rare dans cet endroit où il était toujours pollué d'un beuglement, d'un grattement, ou de quelque bruit dont il n'était pas sage de tenter de connaitre l'origine.

Or quelque chose s'évertuait à troubler sa concentration, un petit bruit métallique à la limite de ses perceptions. Elle se leva et se dirigea pieds nus vers la grille.

Ils enfermaient les fous pour la nuit. Un grand levier à l'extrémité du couloir fermait toutes les cellules d'un coup en poussant les pênes dans leurs gâches. C'était une longue tige qui poussait de grille en grille. Elle avait la dernière cellule de la rangée et la tige qui venait jusqu'à la sienne était faussée par ses soins, émettant bien le son attendu par les gardiens, mais s'enclenchait sur quelques centimètres de vide.

Ses sorties étaient des exercices périlleux. Elle n'avait jamais utilisé les ombres ouvertement dans le long couloir car si un fou l'apercevait, il réveillerait tout l'établissement aussi surement qu'un gardien et ruinerait irrémédiablement sa couverture. Elle se fondit dans l'obscurité pour avancer jusqu'à l'autre extrémité de l'allée.

Elle tendit l'oreille vers ce bruit. Une porte métallique. Un raclement. Elle atteignit et traversa la salle commune dont les tables et les grilles se découpaient à peine dans la faible luminosité. Elle heurta un tabouret, rattrapant in extremis un bougeoir de fer-blanc avant qu'il ne rebondisse sur le sol dans un raffut du diable.

Le bruit cessa, mais une lanterne remonta le couloir dans sa direction. Elle aperçut la silhouette d'un homme armé et d'une femme dont elle reconnut le visage froid et le chignon de mémère. La médecin-chef et un des gardiens, un type renfermé, aussi brutal que stupide, Clay. La vieille fouine fouilla l'obscurité du regard. Cette vieille peau avait un fort instinct ; elle ressentit bien quelque chose, mais en l'absence d'indice pour conforter son intuition, elle finit par se détourner.

“Un de ces tarés a dû tomber et se cogner la caboche par terre, vous en faites pas. On f'rait mieux d'pas trainer.”

Elle hocha la tête, presque contrariée que cet animal amélioré ait osé exprimé un avis. Ils repartirent. Nedylène, immobile, tenant encore son bougeoir dans une posture de mime, le reposa sur la table doucement et souffla. Faible comme elle était, elle n'aurait sans doute pas pu venir à bout du gorille. Elle les suivit de loin à travers les méandres de la bâtisse.

Sans être réellement dissimulée, la pièce était discrète : Une remise jouxtant le stockage du bois de chauffe derrière tout un tas de bazar hétéroclite. Sauf que ça n'était pas une remise. Ou alors on y remisait son humanité pour ne plus jamais s'en servir.

Elle trempa un orteil dans le sang coagulé. Froid.

Elle perçut à nouveau le bruit métallique. Du bricolage aurait-elle dit. C'était un peu le cas. La médecin-chef était très occupée à mettre en pièces la vieille Anatole décédée plus tôt dans la journée dans son fauteuil, et sensée se trouver à la morgue.

“Même morte, cette vieille peau nous emmerde encore” grognait-elle en taillant dans un tissu conjonctif qui entendait lui résister. - Pour sûr madame, et elle pèse un âne mort.“

Elle remédiait au problème en constituant plusieurs petits colis thématiques. Yeux, doigts, oreilles, organes, qu'elle balançait dans quelques bocaux avant d'arracher dans un craquement une dent en or qu'elle logea dans la paume du gorille au sourire benêt. “Y'a pas de petit profit ! - Moins fort, imbécile. Amène l'autre.”

Il grogna mais n'osa pas défier la femme. Il se retourna vivement pour sortir, obligeant Nedylène à reculer précipitamment dans un coin en maudissant ce type. Il revint assez peu de temps après en portant une femme. Nedylène l'avait déjà vue dans la salle : Elle était discrète, mais elle était sensée être à l'infirmerie. La furtive sentit un frisson glacé lui parcourir le dos, incrédule. Le gorille, qui n'avait pas l'air de s'étouffer sous les sentiments humains, était quand même un peu gêné : “Madame, z'étes sûre que vous voulez pas attendre qu'elle calanche ? Je veux dire… - Pas le temps, j'ai une commande.”

Elle brisa la nuque de la malade sans plus de cérémonie devant le gorille qui en resta un peu con, avant de se remettre sans transition à sa boucherie.

Nedylène observait le spectacle depuis son recoin d'ombre avec quelques idées en tête pour s'occuper de ces ordures à sa façon.

Elle sentit une main se plaquer sur sa bouche et lui basculer la nuque en arrière.

"Nedylène" 2017/09/02 01:21

episode_3.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)