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Des cendres aux cendres.


Elle passa doucement sa main à la peau parcheminée, abimée par la tombe, sur le dessus de l'instrument, une des rares choses qui tenaient encore debout dans la tour familiale avec ses précieuses bibliothèques dont elle avait cédé le contenu depuis quelques temps déjà. Bonté et philanthropie n'avaient rien à voir là-dedans ; elle avait, durant toute sa vie et sa non-vie, préservé le savoir magique, il devait lui survivre.

Les esprits de la tour qui étaient sa seule compagnie s'étaient rassemblés pour l'écouter une dernière fois. Elle inclina la tête pour saluer son public spectral.

Elle écouta le silence de la tour, uniquement rompu par le crépitement des flammes de l'âtre qui achevait de consumer un pêle-mêle d'affaires qu'elle ne désirait pas laisser derrière elle, lettres sans âge ni intérêt gardées on-ne-sait pourquoi, toiles ratées, ouvrages médiocres et quelques effets que plus personne ne portait sur Azeroth ainsi le petit lit d'enfant de sa sœur Isabella qu'elle ne voulait pas laisser pourrir sur pieds. Isabella avait été son dernier contact avec le monde, et elle n'était plus.

Elle glissa un œil à la pile de souvenirs livrés aux flammes puis reporta toute son attention sur l'instrument.

D'abord une note, puis une seconde, ses doigts osseux retrouvant une vélocité qui ne devait rien à la force de l'habitude, car elle ne jouait pas véritablement ce morceau chargé d'histoire qui naissait du balai de ses doigts. Elle était ce morceau. Jamais ses yeux ne se posèrent sur la moindre partition alors que l'instrument après avoir semblé bomber le torse et inspiré de quelques notes plus neutres et plus lentes, donnait tout son coffre dans les envolées majestueuses de graves qui eurent raison des quelques carreaux qui n'étaient pas encore brisés à l'étage supérieur. Natasha n'était pas frileuse. Le chevalier de la mort retrouva ce sourire maigre d'abandon contemplatif qui l'avait quitté avec sa vie alors qu'elle dodelinait de la tête au gré des variations du rythme de l'antique mélodie.

Celle-ci n'était pas un morceau ordinaire. En bas, l'homme qui allumait la bougie de son logis au pied de la tour, ne s'y trompa pas. Il se leva péniblement en maudissant sa vieille carcasse, gagnant la fenêtre par laquelle on devinait la silhouette noire de la tour éclairée en son sommet comme quelque fanal abandonné. Il essuya la buée qui recouvrait son carreau, leva les yeux vers la tour. Son visage était marqué d'un masque de gravité emprunt de tristesse. Il s'habilla avec une lenteur cérémonielle avant de se diriger vers un antique mannequin revêtu d'une riche tenue brodée que surmontait un grand collier d'or et une petite toque plate.

Eudes attendait et redoutait ce moment à la fois.

Cette mélodie qui atteignit son point d'orgue était pour l'intendant de la famille un signal des plus limpides. Fitzgerald père avait joué ce morceau avant de sortir de la tour pour affronter la marée verte des Orcs et ne jamais revenir. Il y avait fort longtemps de cela. Sa fille ne l'avait jamais joué, personne ne l'avait plus fait entre ces murs depuis lors. Elle était comme le dernier chant des braves Taurens en sentant leur mort approcher.

Le vieil homme frissonna et passa le seuil de sa maisonnette des plus simples.

Alors qu'il sortait de chez lui pour gagner la tour, elle fixait du regard le capot de l'instrument, les mains posées dessus, silencieuse. Enfin, symboliquement, elle l'abaissa, recouvrant les touches du capot de bois laqué. Puis elle se leva de derrière l'orgue pour s'apprêter comme l'intendant l'avait fait. Tout deux obéissaient sans concertation à un rituel muet.

Sa silhouette resta immobile devant l'âtre qui jetait ses dernières lueurs rougeâtres. Elle prit le temps de contempler l'antique épée posée sur un présentoir horizontal alors que les dernières lueurs du bûcher des vanités de l'âtre éclairaient son corps comme une toile mouchetée. Enfin elle tendit le bras, referma le poing sur la garde et la retira du présentoir avec une légère inclinaison du chef.

Les marches de l'escalier tournant accueillirent son pas lourd qui résonnait dans le silence de la nuit. Derrière elle, l'âtre demeurerait désormais aussi silencieux que l'instrument. Elle avait revêtu sa robe de mage bleue élimée, vestige, relique de sa vie passée.

Comme la magie lui avait manqué… Elle s'était accrochée à ce vestige, tirant une maigre consolation dans l'étude des ouvrages hérités de son vivant avec de faibles résultats concrets : parfois une vague étincelle arcanique et tout le temps du monde pour étudier des ouvrages dont elle ne tirerait jamais la quintessence. Le don du roi Liche n'était pas partageur, elle n'avait jamais retrouvé ses sensations : Un buisson d'épines de plus dans son jardin.

Elle tourna doucement la poignée après un regard en arrière, contemplant la table laissée à l'abandon qui n'avait pas vu de souper depuis quinze ans. Son regard détailla ses précieuses bibliothèques désormais aussi vides que sa non-vie. Les non-morts ne rêvent pas mais il leur reste bien quelques souvenirs afin de s'en lamenter en silence et cultiver leur aigreur. Elle s'y plongea quelques instants, ultime voyage dans le passé de cette tour chargée d'histoire, puis passa le seuil sans un mot.

Eudes l'attendait.

Les mains croisés devant lui, aussi grave qu'au jour de sa mort, sa dignité intacte malgré son grand âge. Aux premiers accords de la musique il avait revêtu sa vieille tenue aux manches bouffantes façon lansquenet et ce volumineux collier digne de l'intendant de quelque cour royale. Il en avait compris le sens et la finalité.

“Vous nous manquerez madame. Mais c'est un bon jour. Nul ne mérite de subir ce tourment.”

Le vieil intendant avança et la serra dans ses bras malgré son désintérêt pour les contacts physiques et les effusions. Elle n'éprouva rien bien sûr, mais semblait apprécier le geste. Ils avaient coutume de dire qu'Eudes avait connu son père, et son père avant elle. Ça n'était pas tout à fait faux : il était resté, seul vivant à quelques lieues à la ronde, au service de sa famille depuis des temps immémoriaux qu'il avait lui-même oubliés.

“Ils vous attendent avec fierté. - Foutaises, je ne suis qu'un vieux monstre fatigué, hantant la carcasse de celle que tu as connue et lasse d'errer sans autre but que tuer utilement. La Lame d’Ébène méprisera mon souvenir pour avoir eu la lâcheté d'en finir. - Moi pas, et votre père pas davantage. Votre petite sœur était si fière de vous. Et je vous fais confiance pour faire mentir ces non-morts et soigner votre sortie.”

Il sourit puis se détourna et revint en guidant par la bride, d'un pas lent marqué du fardeau des ans, un cheval presque aussi vieux. Il était tout ce que les peaux vertes avaient laissé de son père avec sa lame et quelques bouts d'armure ensanglantée.

“Il l'a senti, lui aussi. - Il ne mérite pas de me suivre là où je vais, garde-le, lui et l'orgue. Mon père l'aurait voulu et vends ce qu'il reste des possessions pour les tiens. Tu en tirera bien dix fois dix ors. Vis heureux loin de l'ombre de cette tour.”

Elle referma sa main gantée sur la sienne et la bride, passant l'autre sur l'encolure du cheval qui était un des rares êtres vivants à ne pas avoir peur d'elle. L'ébauche d'un sourire, un peu plus qu'un rictus, flotta sur son visage si dénué d'expression. Elle ne pouvait plus sourire.

“Adieu mon vieil ami. Prends ceci.”

Elle tira la dague ornée qu'elle portait à la ceinture. C'était une véritable œuvre d'art au pommeau décoré de deux améthystes et qui avait une histoire peu commune. Adulte, elle l'avait offerte à Eudes qui avait refusé, drapé dans son habituelle dignité stoïque, pour l'avoir sauvée d'une mort accidentelle dans le lit de la rivière proche alors qu'il savait à peine nager lui-même. Elle la lui tendait à nouveau aujourd'hui. Il refusa à nouveau, égal à lui-même. Elle n'en attendait pas moins. Alors, elle la glissa dans les fontes de selle du cheval dont il tenait la bride. Il s'autorisa un léger rire.

“Vous êtes aussi têtue que vôtre père, et au moins aussi rusée. Allez, vous allez rater votre mort à perdre un temps précieux en effusions avec un vieux bougre” ajouta-t-il avec une impertinence toute mesurée. Elle s'avança de cette démarche mécanique, elle qui était si agile jadis, le visage fermé comme si elle allait le décapiter pour cet outrage. Il l'envisagea même un bref instant. Elle l'étreignit, brièvement mais avec toute la sincérité dont elle était encore capable, de sa propre initiative, sans doute le plus beau cadeau qu'elle ne pourrait jamais lui faire. Il hocha simplement la tête puis recroisa les mains devant lui. Elle ne s'en était pas crue capable et moquait souvent la chose, mais peut être le conditionnement abominable du Fléau n'avait-il pas tout tué en elle. Un sursaut, sans doute, d'une empathie depuis longtemps flétrie, le souvenir du vieil homme profondément ancrée en elle.

Dans une chorégraphie muette, ils inclinèrent mutuellement le buste de concert.

Enfin elle rajusta sa lourde cape gris terne, par maniaquerie ; le froid avait, depuis longtemps, cessé de la tourmenter, du moins celui que ressentaient les vivants. Telle une héroine de saga vrykulle, elle remonta le chemin forestier avec l'épée de son père jusqu'à ce que la nuit avalât sa silhouette, à la rencontre de quelque mort définitive cette fois connue d'elle seule, disparaissant à la vue d'Eudes.

Il frissonna. La froidure nocturne n'y était pour rien.

La lignée multi-séculaire qu'il avait servie toute sa vie venait de s'éteindre pour de bon. Alors, seul, il pleura en silence puis redressa le nez vers le chemin vide.

“Adieu madame”

Nul ne devait jamais revoir Natasha Fitzgerald.

Des cendres aux cendres.


"Nedylene" 2018/04/08 01:26

des_cendres_aux_cendres.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)