User Tools

Site Tools


debut_de_revelation

Début de Révélation

Lorsque je reprends enfin mes esprits, beaucoup de temps s'est écoulé. Je suis au centre d'une large caverne sur laquelle débouche le couloir d'entrée. Elkior est à mes côtés avec Zendreff et tous deux tentent de me stimuler avec un succès mitigé. Cinq bonnes minutes me sont encore nécessaires. L'horreur se dissipe lentement et je peux enfin regarder Elkior dans les yeux. Il m'adresse la parole :

- Comment vas-tu Wilherman ? - Euh,… et toi ? - Je me sens un peu faible, mais… je vois que tu es de nouveau parmi nous. Désolé de t'avoir fait peur à ce point, mais je te cherchais parce que je me sens très mal.

Ha ça, difficile de faire plus mal ! Aux dernières nouvelles, il était mort et pratiquement enterré. Mais qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Quel miracle ?… ou quelle malédiction ? Je repense au cas de Kryss. Zendreff devra veiller sur lui attentivement. Les ennuis que nous avons eu avec lui vont-ils se multiplier avec un nouveau cas ? Effectivement Elkior n'a pas l'air bien. Je lui cède ma place dans un coin abrité de cette caverne où gémissent encore quelques Mongols et deux Arabes. Il est toujours grièvement blessé et la plaie grossièrement couturée à l'origine doit être traitée sérieusement, ce qui me permet de l'examiner attentivement. Il est très froid, comme Kryss, et également victime d'une sorte de torpeur irrépressible, mais pas d'autre indice exploitable.

Lorsque j'en ai fini, mon petit assistant me fait signe de la main pour que je le rejoigne près d'un des guerriers d'Aziz. Il est grièvement touché à la mâchoire. Une flèche lui a traversé la lèvre sous le nez et traversé une partie de la pommette avant de ressortir en arrachant la moitié inférieure de l'oreille. Sa joue n'est plus qu'une large plaie sanguinolente et il a perdu beaucoup de sang. Je commence à m'affairer lorsque deux combattants se dirigent vers moi.

- Viens avec nous, prêtre, le seigneur Aziz te demande. - Mais où est-il ? - Les combats se poursuivent dans les profondeurs, suis nous !

A peine le temps de donner quelques indications à Adjif et je leur emboîte le pas. Équipés d'une torche, les deux hommes me précèdent rapidement le long d'un profond tunnel. Celui-ci, grossièrement taillé dans la roche, traverse sans s'interrompre quelques petites salles secondaires dans lesquelles des guerriers blessés mènent des combats sporadiques contre des îlots de résistance ou prennent un peu de repos avant retourner au front. Quelques Mongols gisent parfois dans une mare de sang, et nous devons un instant contourner un attroupement d'Arabes qui finissent de s'acharner contre un adversaire malheureux. L'odeur de résine grésillante et la fumée qui se dégage des torches me piquent les yeux, et c'est larmoyant et essoufflé par cette course rapide que je parviens jusqu'à Aziz.

- Ils sont là ! me disent-il en désignant la suite du passage. Peut-être pourrais-tu refaire le miracle de la pierre-lumière comme la dernière fois ?

A cet endroit, le couloir se rétrécit jusqu'à ne faire qu'un peu plus de trois pieds de large, mais il est surtout obstrué par une grille de fer et plongé dans l'obscurité.


Je m'avance non sans crainte vers la grille et tente de percer les ténèbres. Des torches gisent plus loin sur sur le sol terreux. La première grille barre l'accès à un couloir transversal sur lequel s'ouvrent de multiples alcôves fermées par des grilles identiques. Tout cela ressemble fort à un quartier de prisonniers.

- Ouvre-moi la porte Aziz. Il n'y a personne ici. Je vais tenter de parlementer. - Ils sont là, je les ai aperçus avant qu'ils ne s'enferment. Sois prudent mon ami.

Sur son ordre, deux guerriers particulièrement puissants s'approchent de la porte, la saisissent… Leur puissance conjuguée s'exerce contre les barreaux de métal. La traction s'intensifie. Les guerriers tirent désormais de toutes leurs forces. La tension est terrible… lentement, un, puis deux barreaux plient sous l'effort. Encouragés par leur succès, les deux hommes recommencent avec les barreaux voisins. L'un d'eux émet en cédant un grincement strident qui résonne dans tous les couloirs. Désormais le passage est suffisamment large pour un homme armuré. Je m'y engage lorsque Aziz m'arrête.

- Attends alim, mets ceci ! Il me tend une armure de cuir sombre, à la fois robuste et légère, apte à parer en tout cas un coup maladroit. Tout à fait ce qu'il me faudrait, mais j'ai néanmoins une mauvaise impression. Si je veux engager la discussion avec nos adversaires sans avoir l'air de les provoquer, mieux vaut sans doute ne pas commencer par m'en défier en portant une armure de récupération, peut-être pillée sur un cadavre d'un camarade tombé au champ d'honneur ! Le couloir est particulièrement sombre, mais les murs sont garnis de torchères. Récupérant un brandon, je l'enflamme à son tour et commence à progresser dans le couloir de gauche.

Les alcôves que nous avions pu distinguer sont en fait des cellules d'isolement, vides. Elles tapissent tout un pan du couloir avant que celui-ci ne vire brutalement à droite en contournant la dernière. J'allais aborder le coude avec appréhension lorsque subitement des chants tout proches s'élèvent. Je prends conscience qu'une lueur diffuse parvient presque jusqu'ici. Passé le virage, le couloir débouche un peu plus loin, une fois écartée une lourde tenture, sur une vaste salle dont le centre du plafond laisse largement entrer la lumière naturelle. Les Asiatiques sont tous là, agenouillés chacun sur leur natte à même le sol de fin gravier. Vêtus de blanc, ils sont disposés sur plusieurs rangs en arc de cercle autour d'un vieillard qui semble mener les chants. J'en dénombre au moins une trentaine, peut-être même cinquante. J'observe la scène non sans une méfiance redoublée. L'ambiance semble être réellement au recueillement religieux. Que signifie cette mascarade ? Une nouvelle forme de résignation typiquement islamique ? C'est seulement lorsque j'aperçois quatre guerriers en armure qui font mine de chanter également que je réalise subitement que les personnages en blanc ne sont absolument pas des Mongols. Ils ne partagent pas leurs caractéristiques physiques : les yeux tirés, le nez plat et le teint jaunâtre. Les guerriers asiatiques n'ont pas d'armes. Avançant de quelques pas dans la pièce, j'observe l'agencement des lieux. Le sol est inégal et forme une légère pente finissant en une sorte d'estrade rocheuse naturelle garnie de tapis épais et de larges coussins. La forme de l'endroit est grossièrement ronde, d'une vingtaine de mètres de diamètre et décorée de tentures sur la quasi-intégralité de son pourtour. Les guerriers mongols me suivent du regard avec appréhension. J'aperçois sur ma droite ce qui semble être le débouché de l'autre tronçon de couloir. Il est temps pour moi de rendre compte à Aziz avant que ses guerriers ne viennent semer le trouble dans cette pieuse assemblée.


Revenu devant Aziz, j'insiste sur le fait que les hommes ne devraient pas porter d'armes en ces lieux et qu'il ne doit pas être fait aucun mal aux suivants de vieil homme, si c'est bien lui, ni aux derniers Mongols s'ils acceptent de se rendre sans combattre. Son acquiescement trop rapide signifie clairement ma fin de mission. Restant en tête du groupe, j'insiste encore sur le fait de ne pas brandir les armes. J'obtiens sinon l'observation de mes requêtes, du moins une marque de considération non négligeable : les hommes gardent l'arme au fourreau, la main sur la poignée.

Prudence, prudence.

Rapidement la pièce est investie. Les chants ne s'interrompent pas. Les fidèles du vieil homme ne nous portent aucune attention. Ils semblent plongés dans une sorte de transe extatique. Les guerriers d'Aziz s'emparent des quatre derniers soldats qui se rendent et les entraînent vers l'arrière. En les suivant, je constate que certaines cellules ne sont pas vides dans le couloir de droite : des combattants asiatiques fuyant les derniers combats s'y sont enfermés. J'interviens auprès d'Aziz pour que ceux-ci ne soient pas exterminés. Il ne répond pas. C'est à ce moment que Zendreff me rejoint. Nous décidons de fracasser les serrures de sorte à les rendre inutilisables, même si les “prisonniers” dissimulaient un jeu de clefs.

Quelques heures plus tard, le champ de bataille a enfin retrouvé un peu de calme et un semblant d'organisation. J'ai eu un peu de temps pour m'occuper des blessés. A ma grande déception, lorsque je suis de retour, la salle de prières est vide de ses occupants. Zendreff aidé d'un Kryss et d'un Elkior plutôt vaseux, tente de nous aménager un espace commun dans la première caverne quand Aziz vient vers nous :

- Venez par ici mes amis, je crois avoir trouvé des choses qui vous intéresseront.

Intrigués, nous le suivons dans les couloirs. Il nous mène à la grande salle maintenant déserte. L'heure avançant, la luminosité se fait plus faible. Elle est toujours vide de ses occupants et les Arabes ne s'y sont pas installés, Aziz a dû donner des ordres pour la conserver en l'état. Contournant les lourdes tentures, il pénètre dans un couloir taillé à même le roc. Ce passage mène à des quartiers d'habitation indigènes et nous traversons des salles communes. Un autre couloir, éclairé par des lampes à huile, s'ouvre sur quelques solides portes de bois. Elles sont ouvertes. Aziz s'arrête devant l'une d'elles et se retourne vers nous avec un air satisfait :

- Regardez ! Qu'en pensez-vous ?

Lorsque j'entre à la suite de mes compagnons, je suis d'abord surpris par les faibles dimensions de la pièce. D'environ deux pas sur trois, elle est aérée par de petites ouvertures par lesquelles ne filtre aucune lumière, mais surtout, elle est remplie jusqu'au plafond de tapis, balles de tissus et d'étoffes diverses, coffres, cassettes et armes, en vrac ou en râteliers,… une multitude d'articles hétéroclites empaquetés avec plus ou moins de soins. La seconde surprise arrive lorsque nous prenons lentement conscience d'une certaine familiarité avec ces objets. Nous échangeons des regards de plus en plus ahuris au fur et à mesure que la réalité émerge : Ces pièces renferment le contenu de notre cargaison perdue, la marchandise que nous avions emportée avec nous vers le pays de la soie afin de l'échanger contre d'autres biens, susceptibles d'être eux-même revendus avec quelque profit dans nos contrées d'origine. Mes amis retrouvent avec un bonheur évident certaines pièces d'équipement qui leur avaient fait cruellement défaut ces derniers temps, particulièrement les armes dont ils ont l'habitude. Dans l'une des cassettes, je retrouve avec une joie ineffable le reste de mes notes de voyage ! Je profite également de l'occasion pour choisir une protection de cuir. Relativement légère, celle-ci pourra être dissimulée sous des vêtements amples sans difficultés : C'est autre chose que de porter ostensiblement une armure devant des ennemis déclarés.

Quel désordre !

Aziz, qui s'était éclipsé un moment, revient accompagné du vieillard. Avec un large sourire, il nous annonce :

- Je vous présente le vénérable Farar Isam, l'homme que nous recherchions. Peut-être pourrez-vous parler un langage commun ? Quoi qu'il en soit, il vous propose également de profiter de l'une des chambres de ce couloir à votre guise. - Seigneur Aziz, c'est un grand honneur pour nous, mais pourquoi nous isoler des hommes ? - Ne vois pas là une manœuvre de ma part ni une marque de défiance, alim. Au contraire, le vieil homme vous propose ceci uniquement pour votre confort. Vous êtes libres de refuser, mais sache que nous ne partageons pas nécessairement les mêmes mœurs et que si cela ne te pose pas de problèmes, il n'en est pas nécessairement de même de tes compagnons !

Quoi qu'il en soit, à peine leur ai-je annoncé la chose qu'ils partent dégager une pièce sans autre forme de procès : je suis trop méfiant, pardonne-moi mon Dieu ne n'avoir pas encore toute confiance, mais le monde est si hostile parfois.

La première nuit fut encore difficile. Impossible de trouver un repos véritable après les terribles événements qui ont égrené ces derniers jours. Mais cette insomnie n'aurait pu constituer qu'un désagrément passager si deux catastrophes proprement terrifiants ne s'étaient produites.

En pleine nuit, alors que Zendreff était sorti comme à l'accoutumée pour ses entraînements nocturnes, un mouvement dans la pièce attire mon attention. Je sursaute subitement lorsqu'une ombre plus dense se précipite sur moi et tente de m'immobiliser à terre ! Tombés de ma couche, nous nous roulons sur le sol dans une mêlée furieuse. Son énergie est prodigieuse, mais quand je sens subitement son haleine fétide surgie d'outre-tombe et ses griffes qui me lacèrent l'épaule jusqu'à l'os, la panique découple mes forces. Je parviens à dégager un bras et d'un violent coup de coude, motivé surtout par la terreur, j'assomme mon adversaire qui roule à mes pieds. A part lui, je suis seul dans la chambre, Elkior et Kryss sont sortis également. J'hésite à crier à l'aide pour ne pas ameuter tous les indigènes. Mon adversaire semble ne plus bouger. Dans l'obscurité de la pièce à peine percée par les lampes à huile du couloir, j'allume une lanterne et me penche prudemment sur l'agresseur : Elkior !

Pendant deux ou trois secondes, je suis frappé de stupeur, puis l'horreur me fait à nouveau dresser les cheveux sur la tête. Il est victime de la terrible malédiction qui frappe Kryss : Il allait me tuer ! La peur parvient même à me faire oublier la douleur, mais je sens le sang, chaud et poisseux, qui s'écoule le long de mon bras jusqu'à ma main. Elkior a l'air bien assommé et ne devoir s'éveiller que le lendemain avec une belle bosse sur le côté du front. Dégageant mon sac du coffre où je l'avais rangé, prêt à un départ précipité, j'en sors le nécessaire pour arranger mon épaule qui commence déjà à me lancer. Il y a urgence : il me faut une bonne vingtaine de minutes pour parvenir à un résultat honorable, non sans avoir sué à grosses gouttes. Je ne dispose plus que des quelques poignées de feuilles à mâcher qui endorment la douleur et je préfère en conserver par devant moi en cas de grosse alerte. Peut-être le vieil homme pourra-t-il nous en fournir, s'il est bien celui que nous pensons. Je viens juste de finir lorsque un bruit de course précipitée dans le couloir annonce la deuxième catastrophe.

Zendreff déboule comme un furieux dans la petite pièce dans laquelle se mêlent désormais les odeurs d'huile de lampe, de sueur, de sang et d'onguent cicatrisant. Ne remarquant pas ces détails, Zendreff s'empare de mon poignet et me traîne hors de la chambre sans autre forme de procès.

- Il est arrivée une chose terrible !

Il a l'air totalement halluciné, horrifié. Déjà dans mon esprit, des guerriers mongols dissimulés ont surgi des murs et égorgés tous nos hommes ? A moins que le vieil homme ne se soit révélé être un meurtrier sanglant de la veine de Kryss, et désormais d'Elkior, et ait assassiné Aziz-El-Rahman devant les yeux de ses hommes ? A moins que…?

- Kryss a tué un homme ! Il l'a mordu dans le cou. L'autre s'est débattu, mais il ne l'a pas lâché… il voulait boire son sang ! Tu entends ? Il buvait le sang de sa victime directement dans la blessure ! - Mais qu'est-ce que tu as fait ? - Et bien je l'ai empêché, je les ai séparés ! - Et ensuite, tu l'as enfermé ? - Non, pas tout de suite, je ne savais pas quoi faire, il est fou ! L'autre n'était même pas un guerrier ; c'était un homme d'ici, habillé en blanc. Il mettait de l'ordre dans les caves après le passage des pillards mongols… - Alors tu l'as neutralisé ?! - Non, non, écoute-moi ! Kryss s'est jeté sur un second troglodyte. Je ne pouvais pas en défendre deux ! Ou plutôt si, je l'ai neutralisé : j'ai crié à l'aide pendant que je le tenais en respect avec mon arme et deux Arabes sont enfin venus m'aider. L'autre a fui ventre à terre comme je lui conseillais de le faire d'ailleurs.

Malgré ma résistance, nous sommes déjà pratiquement arrivés dans la grande pièce. C'est seulement à cet instant que je suis parvenu à lui faire comprendre ma propre situation. Zendreff a une drôle de façon d'exprimer sa peur : son regard s'intensifie, ses yeux s'arrondissent, sa mâchoire se crispe et son corps se tend comme un arc, tout à la fois. En plus, c'est un peu contagieux ! Je le secoue un peu parce qu'il est inquiétant dans cette posture : on croirait qu'il peut tout aussi bien exploser dans une extrême violence ou imploser dans un profond abattement. Après une bonne demi-minute de vertige intérieur, il recommence mollement sa traction, mais j'insiste pour commencer par bloquer la porte de la chambre. Il accepte, puis nous nous dirigeons vers la cave où Kryss a exécuté sa victime… Je me promets intérieurement que celle-ci sera la dernière. Dieu m'est témoin et puisse-t-il m'inspirer le courage nécessaire pour prendre les décisions qui s'imposeront.

Mais il est inutile d'aller jusque là-bas : les deux Arabes traînent Kryss inconscient vers la salle de prières et me demandent ce qu'il y a lieu d'en faire. Après une brève consultation avec Zendreff, nous décidons de l'incarcérer dans l'une des nombreuses cellules libres qui jouxtent le couloir d'accès. Aziz, que les gardes ont éveillé, confirme notre décision et remet le reste à demain, lorsque le jour sera revenu et que les esprits se seront calmés. Lorsque nous revenons dans notre chambre, nous ouvrons la porte avec prudence : aucun bruit à l'intérieur. La porte, remise en état par Kryss, joue silencieusement sur ses gonds. A l'intérieur, Elkior n'a pas bougé : il dort profondément !

Le lendemain à l'aube, Aziz, accompagné du vieil homme, pénètre dans notre chambre et nous déclare que nous déciderons nous-même du sort de Kryss. Le vieil homme l'accepte : c'est sa propre proposition. Avec une parfaite cohésion, Zendreff et moi décidons de le maintenir en isolement à l'écart de toute circulation, avec deux gardes à sa porte tant il est habile à manipuler les serrures. Aziz ignorait encore tout de la situation d'Elkior : je l'informe de son attaque nocturne. Quand Elkior, éveillé par nos voix, émerge difficilement d'un sommeil peu naturel, il ne nous croit pas. Ce n'est qu'en lui exhibant mes balafres qu'il est tout de même un peu ébranlé dans ses convictions. Le doute finit par s'insinuer. Il semble sincèrement n'avoir aucun souvenir de la scène d'hier, ce qui ne le rend pas moins dangereux. Après une longue discussion, il accepte de se faire enfermer dans une cellule voisine de celle de Kryss. J'admire son courage. En cela au moins, sa situation est différente de celle de notre assassin : il nous autorise à faire le nécessaire pour tirer la situation au clair. En ce qui me concerne, je demande à Zendreff de me tenir également enfermé la nuit au cas où il s'avérerait que la malédiction m'ait contaminé également, ceci pour une période minimale d'une lune. Zendreff accepte, de même qu'il accepte de garder personnellement les clefs de nos cellules.


Les jours se succèdent de cette façon. Zendreff, au contact des Arabes, perfectionne ses techniques de combat rapproché. En ce qui me concerne, j'ai eu l'honneur d'être admis parmi les proches du vieil homme. Je suis rapidement conquis par la profondeur de sa culture et sa grande sagesse. Une étrange aura émane de lui. Il semble clair qu'il a vécu beaucoup de choses avant de prendre sa retraite en ce lieu reculé. Cependant, il nous en apprend peu concernant sa propre personne. Aziz complète parfois le soir les quelques indices que j'ai pu relever dans la journée, et me révèle en même temps quelques éléments de sa propre vie :

Aziz-El-Rhaman est le neveu du sultan de Kirkouk, une ville lointaine vers le sud-est, au nord de la fabuleuse Bagdad. Sans être prince héritier, il fait partie de ce qu'on pourrait appeler la noblesse de Bagdad. Sa famille s'illustra dans les guerres d'expansion vers l'Est, sous le règne du Calife Walid. Son père, Omar, homme de lettres autant qu'homme de guerre, bien que de souche musulmane chiite, avait ramené de nombreux souvenirs de ses expéditions sur les territoires de l'ancienne Perse. L'intérêt de l'homme pour cette civilisation, à la fois raffinée et barbare, vestige de la culture gréco-romaine, lui venait en partie d'un de ses précepteurs, imam très respecté au service d'Allah, connu sous le nom de Farar Isam, notre hôte actuel. Leurs routes s'étaient séparées lorsque le sage était parti vers l'Ouest à la recherche de nouvelles connaissances et le guerrier vers l'Est, vers de nouvelles conquêtes. Mais il n'oublia jamais les préceptes de son mentor.

Aziz naquit dix ans plus tard, alors son père partait guerroyer sur les bords de l'Indus, il y de cela trente-deux années. Son éducation se construisit au rythme des versets du Coran, sous l'œil séducteur d'effigies à la gloire d'Ahura-Mazda. Entre deux campagnes, Omar évoquait avec son fils les préceptes de Farar Isam et les merveilles de la Mésopotamie antique. Il est parti pour sa dernière campagne alors qu'Aziz avait vingt ans, pour ne jamais en revenir. Aziz chercha alors sa propre voie et entra au service de son oncle comme soldat où son intelligence et ses dons de stratège lui valurent vite une grande estime. Il sut rapidement s'attacher la fidélité de la garde des Mamelouks, soldats d'élites, entraînés dès leur plus jeune âge à combattre pour la gloire de l'Islam et qui constituent aujourd'hui sa garde rapprochée. Il choisit de suivre les préceptes d'une des nombreuses sectes qui composent l'Islam. Cette branche musulmane, dont les subtilités m'échappent encore, semble détenir de nombreux secrets oubliés. Elle pourrait n'être en réalité que le prolongement d'une secte bien antérieure à l'Egire, existant probablement déjà sous la grande Babylone mythique et apparemment liée à Zarathustra, un prophète itinérant de l'époque, particulièrement influent. Le glissement vers l'Islam s'est opéré sans doute naturellement comme pour beaucoup d'autres confessions de cette région du monde. L'intérêt réel et sincère d'Aziz envers cette branche minoritaire ne remet nullement en question sa fidélité au sultan. Cependant, son intérêt s'est soudaine considérablement accru lorsqu'il réalisa qu'un nom était lié à cette secte : Farar.

Lorsqu'il apprit qu'un certain Farar d'Alexandrie avait repris en main la direction de la secte dans les hautes montagnes d'Arménie, il réussit à se faire nommer à la tête d'une petite armée afin de renforcer les frontières du Nord contre l'avancée des infidèles des steppes, avec le but secret, m'avoue-t-il, d'en devenir le protecteur.

Concernant Farar Isam, autrement dit le “vieil homme”, Aziz confirme mes hypothèses : Il quitta en effet le “Pays entre les Fleuves” pour s'avancer sur le chemin de la Connaissance qui, en ce qui le concerne, semble s'être arrêté à Alexandrie, en Egypte. Il y passa apparemment une bonne partie de sa vie et parle souvent de cette époque avec nostalgie. Il évoque aussi parfois une certaine Neidis, qui fut probablement un de ses amours, peut-être même son épouse légitime. Ils recherchèrent tous les deux la trace des ouvrages de la Grande Bibliothèque, incendiée par Jules César, empereur de Rome, quelques siècles plus tôt. L'entreprise semblait vouée à l'échec, mais il est évident, au moins pour Aménis et moi, qu'il trouva bien quelque chose. Il arriva alors probablement un drame de nature indéterminée, et le nom de Rome remplace celui de Neidis et d'Alexandrie dans le discours du vieil homme, qui n'est pas toujours très clair, loin de là. De cette époque, il dit avoir “refusé le Don pour sauver mon âme, mais je n'ai pu sauver Neidis”. De quel don s'agit-il ? A-t-il un rapport avec les compétences dont il a fait preuve dans le traitement de nos amis, affligés d'un mal qu'il nomme vampirisme ? Nul ne le sait encore. La première autre fois où j'ai entendu parler de vampires, c'est lorsque nous avons traversé le territoire des Neudes, qui sont des sorciers réputés qui pratiquent des rites obscures liés à la lycanthropie. La seule autre fois, c'était alors que nous traversions le sud-ouest de la Dacie, un guide a évoqué devant nous les mythes des Carpates, ses montagnes natales, mais il parlait une langue déformée que nous comprenions mal.

La troisième partie de l'existence de Farar Isam semble liée au nom de Talamasca. Nous ne sommes pas parvenu à identifier s'il s'agissait d'une personne, d'une ville, d'un dieu ou d'une secte, mais je pencherai plutôt pour cette dernière hypothèse. Il en dit que “Talamasca est à Rome. Caramilla veille. Je ne suis plus maître de mon destin. Neidis me comprendra. Le secret de Ceux-qu'Il-Faut -Garder ne doit pas être éventé”. Farar évoque également souvent Caïn, Zarathustra (qu'il nomme Zoroastre), etc… mais sans que je parvienne encore à établir une cohérence entre ces notions éparses.

Après quelques jours, Elkior demande à nous parler. Il assure pouvoir se maîtriser totalement au moins en journée et demande à n'être incarcéré que la nuit, car après tout, il n'est dangereux qu'à cette occasion. D'un commun accord, Zendreff et moi acceptons sa proposition. Mais si Kryss nous adresse effectivement la même requête, elle n'en est pas moins rejetée, par Zendreff encore plus catégoriquement que par moi. Il semble que je vois en lui plus facilement une victime que ne peut le faire Zendreff. Excès de confiance ou de naïveté de ma part ? Le nombre de récidives qui lui sont potentiellement imputables donne raison à Zendreff, mais doit-on le condamner sans savoir ce que nous ferions à sa place ? Le sang paraît être pour eux un besoin impérieux dont l'absence provoque une perte d'énergie vitale, sans qu'aucun signe physique ne soit décelable pour autant, sinon un étrange affaiblissement. Kryss et Elkior semblent de plus en plus faibles, mais le vieil homme n'ajoute rien à ce qu'il a déjà accepté de me dire à leur sujet, bien qu'il en sache visiblement encore beaucoup. Il se contente de les prendre à part quelques instants.

Qu'on les pende, haut et court !

Quelques jours plus tard encore, Zendreff est très inquiet, particulièrement pour Elkior qui est au plus mal, mais je n'ai aucun moyen de les aider. Je suis très conscient que leur énergie vitale est au plus bas niveau, mais il n'y a rien que je puisse faire, malgré tous mes efforts. Ma science est insuffisante à calmer leur mal. Bien qu'il soit libre en journée, Elkior a insisté pour que la porte reste fermée… pour protéger son repos. Comme Kryss, il souffre désormais de la lumière solaire et n'est plus actif que la nuit. Ce détail me choque profondément. Sont-ils en réalité des créatures des ténèbres qui ne peuvent survivre à la lumière du soleil ? Sont-ils réellement décédés, leurs âmes enchaînées à ces corps détruits, envoûtées pour les animer encore au-delà du seuil de la mort. Comment ne pas effectivement sombrer dans la folie, éventuellement meurtrière, dans ce cas ? Lorsqu'il est conscient, Elkior parvient à m'expliquer que c'est du sang d'autrui qu'ils tirent désormais leur énergie. Leur corps déchu ne peut subvenir seul à leurs besoins. Il leur faut absolument se nourrir du sang d'autres créatures. Cette petite révélation me convainc de les laisser se nourrir du sang de petits animaux chassés dans les montagnes proches. Zendreff accepte également, et c'est ainsi que nous parvenons à les maintenir animés pendant encore quatre semaines.

Le traitement improvisé semble leur réussir et tous deux retrouvent un peu d'énergie. Elkior propose même de prendre en charge la formation des futurs archers. Chaque nuit, par roulements, un petit groupe de guerriers s'entraînera au maniement de l'arc de sorte à ce que chacun puisse être utile le moment venu. Zendreff l'accompagne systématiquement, sinon pour le surveiller, du moins pour rassurer les candidats, mais tout se passe très bien.


Aziz me rejoint souvent dans mes discussions avec le vieil homme. Ses préoccupations, au départ très philosophiques, sont rapidement devenues beaucoup plus pratiques. La défense de ce réseau souterrain le préoccupe de plus en plus, et il me reparle souvent d'Elkior. Ses compétences seraient très appréciables pour construire, ou rebâtir, les défenses de ce complexe. Le vieil homme se tait dans ces moments. Sa défense l'importe visiblement peu. Comme il le dit son “destin est déjà tracé”, sa “vie est déjà faite”, mais la nôtre “reste à écrire, aussi faites ce que vous avez à faire”. Mais à chaque fois, nous échoppons sur la même question : sans bois, impossible de reconstruire quoi que ce soit. Nous ne sommes absolument pas équipés pour travailler la pierre et nous ne savons pas la travailler, même si nous disposions des outils et du matériel nécessaires.

Ma formation se poursuit et nous étudions ensemble, Farar et moi, le livre découvert dans les ruines antiques enfouies dans l'ancienne carrière où nous étions détenus : la troisième partie du Nécronomicon. Son déchiffrage nous passionne autant l'un que l'autre, et force est de constater que souvent, nos compétences sont complémentaires. La traduction avance vite. Je m'attache à ne pas trop fatiguer le vieillard, mais il semble insatiable. Il ne néglige pas l'aspect pratique de mon apprentissage. Doué d'une expérience très étendue, il me guide et me corrige très efficacement.

Un jour, le vieil homme m'entraîne à l'intérieur de ses quartiers. Déplaçant un tapis de prière, il s'agenouille devant une pierre plate. Lorsqu'il pose la main sur la surface de celle-ci, elle s'efface, libérant un passage large de 3 pieds environ. Une volée de marches s'enfonce dans les ténèbres. Le vieil homme s'engage. Me prenant la main, il m'entraîne avec lui dans l'obscurité complète. Au bas de l'escalier, une longue marche commence. Nous progressons sans lumière dans un passage dont la largeur se maintient à un pas tout au plus. Le plafond est suffisamment haut pour que nous progressions debout. Le sol est parfois meuble, spongieux ou boueux, mais le plus souvent de roche nue, dure et froide. Les murs de roche sont taillés grossièrement, du moins pour ce que je peux en sentir.

L'air est frais et sec, très pur. Nous avançons aussi vite que l'agilité du vieillard le lui permet, mais la marche s'éternise. De longues périodes de silence ponctuent notre progression. De temps à autre nous échangeons quelques paroles, mais je n'ose pas demander où nous nous rendons, ni ce que nous faisons ici, de peur de dévoiler trop vite un secret important. Si le vieil homme ne m'annonce rien, c'est sans doute qu'il a ses raisons, bien que me reviennent également en mémoire les causes de l'échec de Perceval dans sa quête du Graal.

Pour autant que je le sache, nous progressons en ligne droite. En tous cas, aucun virage marqué ne vient perturber notre marche régulière. Mon initiateur ne faiblit pas alors que nous avançons déjà depuis une longue période. Rien ne semble devoir perturber le silence de ces lieux exceptés nos propres pas. Inconsciemment, j'évite d'être trop bruyant, mais je sens que mon guide fait alors exprès de traîner un peu plus les pieds pour me taquiner. Le temps passe longuement. A la fin, je n'y tiens plus : sans nous arrêter, je pose la question qui me brûle les lèvres depuis maintenant longtemps :

- Où allons-nous vieux sage ? - Attends, tu ne seras pas déçu. - Mais c'est encore loin ? (je me fais l'impression d'un enfant de cinq ans) - Patience mon ami, patience !

Ces paroles n'apaisent en rien mon esprit. Je tente de projeter mes pensées vers l'avant pour percer le secret de notre destination, mais rien, le néant le plus total. J'ai maintenant l'impression que nous sommes perdus dans les entrailles de la montagne et je ressens de plus en plus lourdement l'incalculable poids des roches qui nous surplombent, qui nous isolent du soleil et de l'air libre aussi sûrement que la mort la plus complète. Enfouis, emmurés, enterrés. Des bouffées de chaleur me montent alors au visage. Je remercie l'obscurité de dissimuler mes rougeurs ! N'étant pas véritablement claustrophobe, cette sensation va et vient, plus ou moins puissante, mais jamais vraiment handicapante. Lorsqu'elle me gêne, une profonde inspiration vient chasser de mon esprit les mauvaises pensées qui tentent d'y germer. Allons-nous parvenir un jour au terme de notre périple ? Je n'avais rien prévu pour un tel voyage souterrain et le vieil homme ne semble s'être muni d'aucune provision. Rien que d'y penser, la soif me prend ! Nous continuons imperturbablement notre périple. Aucune perception : l'isolement complet. Nous sommes ici totalement coupés du monde. Rien ne vient perturber notre progression linéaire. Pas même la moindre pente, ni le moindre décrochement dans les murs. Un seul couloir,… interminable.

Le vieil homme avance toujours d'un bon pas et cela fait bien longtemps maintenant que nous n'avons pas échangé un mot. Il a pris un légère avance d'environ six pas. Impossible de le manquer : il est tellement bruyant. De toute façon, nous sommes ici la seule source de vie, rien ne filtre. Puis, subitement, une idée jaillit : “Allons-nous vers la porte des Enfers ?”.

Il ne s'arrête pas : le vieillard continue à marcher. Il ne répond pas non plus. Le bruit de ses pas s'éloigne dans le couloir. Je le rattrape. Nous avançons à nouveau en silence pendant de longs moments. Je n'ose plus rien dire. Subitement, il s'arrête.

- Que se passe-t-il grand-père ? Êtes-vous fatigué ? - Ne t'inquiète pas de ma santé Wilherman. Passe plutôt devant.

Brutalement, la lumière du soleil m'aveugle. Je reste figé de stupeur : Une vaste forêt de pins s'étale devant moi. Je suis assailli par les senteurs de la forêt, des arbres, des aiguilles qui se décomposent, de l'humus et des pommes de pin. Un petit vent frais parachève mon bonheur. Je m'habitue progressivement à cette luminosité. Midi est déjà largement passé. Comment suis-je sorti en quelques pas de la nuit la plus profonde pour être exposé à ce spectacle grandiose ?

En réalité, je suis sur une étroite corniche creusée à flanc de falaise. L'entrée de la grotte se situe à la hauteur des plus proches arbres, soit environ à une dizaine de mètres de distance et environ autant de haut. Au pied de cette niche, des éboulements témoignent encore de l'activité qui autrefois a permis le creusement de cet interminable passage. Le vieil homme ne m'accompagne pas, mais je distingue sa silhouette dans l'obscurité : il s'éloigne déjà.

Je comprends subitement que c'est là que réside l'espoir pour Aziz. Nous pouvons disposer ici de plus de bois qu'il n'en faut pour construire une cathédrale ! C'est seulement lorsque je recule pour prendre pied dans le couloir que je constate que la corniche n'est qu'un étroit passage dans une ouverture beaucoup plus large de la montagne. Celle-ci s'ouvre jusqu'au pied, ce qui permettra de faire passer des travailleurs ! Rapidement je pars pour rejoindre le vieil homme et le remercier de la part d'Aziz. Mais à peine ai-je fait un pas dans le couloir que l'obscurité retombe, totale. Me retournant vers l'extérieur, je constate que je fais face à un mur ! Mais comme les pas de mon guide s'éloignent dans le couloir, je le rejoins pour l'aider à marcher.


Au retour, la nuit est tombée. Zendreff est particulièrement soulagé de me revoir. Aziz n'avait rien pu lui expliquer, sinon qu'il était inutile d'être impatient ou inquiet ! Il m'explique que pendant notre absence, il a décidé d'accorder à Kryss une sortie dans les conditions que nous avions élaborées ensemble, à savoir : dans la cour, surveillé constamment par des gardes armés de lances, les mains liées par-devant et équipé d'un heaume inamovible sans aide extérieure. J'acquiesce, déjà content d'annoncer la bonne nouvelle à Kryss. Lorsque nous arrivons devant sa cellule, celui-ci sort tout juste de son étrange sommeil. Mais lorsque Zendreff lui annonce les conditions, il refuse tout net. D'abord, je suis surpris, mais par la suite je crois comprendre : concernant Kryss, son seul plaisir - si tant est qu'on puisse utiliser cette expression - semble être de se nourrir, et donc de tuer. D'après Elkior, les petits animaux que nous leur fournissons sont un pis-aller, mais des animaux plus conséquents seraient appréciables. Il m'avoue alors avoir bénéficié du sang d'au moins un prisonnier asiatique fourni par les Arabes alors qu'il était incarcéré, celui-là même dont ces chiens du désert voulaient que j'assure la survie pendant qu'ils lui sciaient une jambe. Bien que la nouvelle m'horrifie, je maîtrise mes réactions. Zendreff le savait ! Je ne veux pas en savoir plus, sinon m'assurer que cela ne se reproduira plus.

Concernant le comportement actuel d'Elkior, il n'y a pas de difficultés. Il semble se maîtriser de façon très correcte et obtient des résultats tout à fait acceptable avec les archers. Dès la nuit tombée, il sort avec nous et commence à travailler sur des plans de reconstruction d'une barbacane. D'après lui, une barbacane aurait été édifiée ici anciennement. Rasée par la suite, il serait possible d'en réutiliser les fondations afin de réconstituer un modèle en bois… à condition de disposer de bois. C'est alors que j'annonce à mes amis la prodigieuse possibilité que nous a révélée le vieil homme.

Elkior semble pris de folie. Il ne tient plus de contentement. Nous décidons de monter pour le lendemain une expédition afin de déterminer la faisabilité des travaux. L'annonce des difficultés à prévoir ne semble pas l'émouvoir et j'en suis peu étonné étant donné les formidables constructions que j'ai pu admirer dans son pays natal, et dont j'ai parfois été témoin de l'édification,… ou de la destruction.

Aziz nous accorde huit personnes pour nous assister dans le défrichage des abords. Pour mieux défendre nos positions, nous décidons également de piéger et rendre particulièrement impraticable l'accès à nos positions par l'entrée principale. D'énormes blocs de rochers sont basculés dans les crevasses d'accès par les hommes qui ne travaillent pas en forêt afin d'empêcher une armée de progresser en ordre serré et des zones d'embuscade et de repli sont aménagées tout au long du cheminement pour les archers. La poix utilisée par les Mongols est collectée et répartie dans de petits récipients qui équiperont les archers. Chacun pourra ainsi tremper la pointe de sa flèche dans la poix et l'enflammer simplement. Une solution reste à élaborer afin que les Mongols n'enflamment pas nos constructions. Aziz y travaille, ainsi qu'à un système d'alerte avancée qui nous prévienne de l'avance des envahisseurs.

Le premier jour, le travail commence lentement. Elkior et Kryss nous accompagnent. Ce dernier est équipé d'un heaume inamovible. Les hommes sont inquiets : le passage souterrain les angoisse presque autant que la présence de Kryss. L'un de nous restera en permanence entre Kryss et le reste de la troupe. Le trajet dure un peu plus de trois heures. A l'extrémité, un difficile problème nous arrête : le mur du fond ! Comment peut-on traverser ?

Zendreff et Elkior tentent une attaque de front. S'emparant d'une barre à mine, ils attaquent vaillamment le rocher, puis se font remplacer par des travailleurs plus reposés. Mais les impacts succèdent aux impacts, et lorsque Kryss approche sa lampe, force est de constater que le rocher n'est presque pas entamé. A ce rythme, il faudrait des années. Il y a pourtant nécessairement un moyen ! Le vieil homme n'a prononcé aucune parole. Pendant que les hommes tentent à nouveau un perçage à un autre niveau de mur, je m'enfonce dans la méditation. Les hypothèses se succèdent rapidement. Les éléments s'enchaînent sans ordre, puis se disposent les uns par rapport aux autres, ma pensée s'éclaircit, la solution jaillit : il n'y a pas de mur ! Le mur est une construction de nos esprits, et plus nous y croyons, plus il est dense ! Rapidement je fais reculer les ouvriers afin que leurs pensées s'en dégagent. Je leur demande de réviser leur matériel afin de s'assurer que rien n'a été oublié. Me concentrant sur le paysage derrière le mur, je projette mes pensées dans le lieu où j'avais accédé la veille. Posant ma main sur le mur, je sens sa densité diminuer, inversement proportionnelle à ma volonté de passer au travers. Subitement, une forme se matérialise dans mon esprit : une poignée d'ouverture de grande dimension. Je n'ose pas ouvrir les yeux. En tirant dessus, je sens une ouverture s'élargir dans la paroi, mais ma force est trop insignifiante et je demande à Zendreff de m'aider en tirant sur ma main. Avec son aide, la traction est nettement facilitée. Une ouverture, plus mentale que physique, a été pratiquée dans le mur.

Symboliquement, elle devrait permettre à mes compagnons de traverser l'obstacle avec moins de difficultés. Pour les rassurer, je me lance en avant… un peu fort. Mon élan, nullement freiné par le mur inexistant, m'entraîne trop loin, au-delà de la corniche : je dévale joyeusement la pente rocailleuse, heureusement sans gravité.

De ma position, je parviens à voir mes amis totalement interloqués, de l'autre côté du mur. Difficile de s'imaginer, vu d'ici, qu'ils sont enfermés dans un obscurité totale au fond d'un couloir interminable qui se termine par un mur impénétrable. Je commence mon ascension, mais les pierres qui roulent de tous côtés n'offrent aucune prise fiable et je ne progresse pas vite. Cette lenteur relative présente l'inestimable avantage d'éviter que mes compagnons ne me tombent dessus les uns après les autres, victimes du même syndrome que moi. Les ouvriers poseront plus de problèmes. Aucun ne parlant la même langue que nous, il est impossible de leur faire comprendre quoi que ce soit ! Ce n'est qu'en les assommant les uns après les autres que nous parviendrons à leur faire franchir la barrière psychique. Que Dieu nous pardonne.


Une fois le passage ouvert largement grâce à un ingénieux mécanisme de poids mobiles, le travail commence enfin. Sous la direction de Zendreff le jour et d'Elkior la nuit, les équipes se relaient pour défricher les abords puis abattre, élaguer et débarder les troncs désignés par notre ingénieur. A partir de la sixième semaine, Aziz se joint à nous avec les volontaires arabes qu'il a pu extraire de son dispositif de surveillance. Traînés sur toute la longueur du passage dans lequel Elkior a fait étaler une fine couche de sable, les troncs s'entassent progressivement dans la cour.

L'édification des pièces maîtresses commence à peine lorsque l'un des volontaires indigènes vient nous proposer de réunir les deux équipes dans une seule afin d'accélérer la cadence de rapatriement des troncs ??? Il n'y a pas de deuxième équipe ! Mais l'homme ne semble pas plaisanter et insiste sur cette deuxième équipe qu'il n'a pas réellement vue à l'oeuvre, mais qu'il a entendue travailler à environ un quart de lieue vers le nord-est. Ce serait arrivé alors qu'il était parti en reconnaissance pour rechercher des arbres hauts et fins pour le compte de l'ingénieur. L'importance de l'information est telle que, étant le moins utile, je décide d'organiser immédiatement une expédition à trois : le bûcheron, un traducteur et moi-même. Nous pénétrons au matin dans la forêt afin de tenter de découvrir de quoi il en retourne.

Une fois parcourue la distance annoncée, rien n'est audible. L'homme était pourtant sûr de lui au départ, mais semble désormais assez perplexe. Il propose de continuer dans la même direction qui nous amène à contourner un large éperon rocheux surgi de terre et qui domine la région environnante. Tandis que nous progressons, j'estime notre marche à environ une demi-lieue lorsque le bûcheron tombe en arrêt. Tendant l'oreille, nous percevons effectivement des bruits de chantier forestier. Aurions-nous tourné en rond ? Le bûcheron est sûr que non et moi aussi. Le plus discrètement possible, nous cherchons à établir un contact visuel avec ces étranges travailleurs. Subitement, le bûcheron s'arrête et s'agenouille lentement, il nous fait signe de nous approcher discrètement. Nous le rejoignons et alors… stupéfaction ! Des Mongols ! Ceux-ci sont en train d'abattre quantité d'arbres de cette forêt ! Travaillant à l'origine au pied du dol dans une clairière naturelle, ils ont largement élargi le chantier. Rapidement, nous rejoignons notre propre camp.

Le soir même, Elkior, Zendreff et Aziz décident une expédition. Mais avant de partir, Elkior nous révèle une chose étrange : Suite à un enchantement prodigué par le vieil homme, Elkior et Kryss sont désormais incapables de donner la mort à un être humain. Or, si nous partons en expédition, il est absolument indispensable qu'ils soient libres de se défendre et ils me demandent donc de mettre fin au charme. Cette théorie est très récente pour moi et je ne sais pas s'il sera possible de l'appliquer aussi facilement. Je me concentre et tente de visualiser les barrières immatérielles mises en place par le vieillard, mais rien n'y fait. Ou bien elles sont trop subtiles pour ma perception encore grossière, soit le charme est d'une autre nature car je crois savoir qu'il en existe de nombreux types différents.

Pendant que nous prenons notre repas, nos deux pauvres maudits se ruent sur les animaux que nous avons capturés pour eux. Le spectacle est à la fois horrible et fascinant. Avec une aisance extraordinaire, il déchiquètent la chair de leur victime à la recherche d'une artère majeure, l'ouvrent avec délectation, et se repaissent du sang chaud dont, ne pouvant absorber l'intégralité du flot jaillissant par spasmes, ils se maculent sans même en prendre conscience. A la fin, un moment d'extase les prend pendant quelques secondes, les mêmes secondes qui sont les dernières pour leurs victimes. La force vitale est transférée et leur “essence” est régénérée pour une journée supplémentaire. J'ai du mal à m'arracher à ce spectacle horrible. Elkior revient vers nous, mais subitement, Kryss libéré s'enfuit à toutes jambes dans la forêt en quête d'une autre proie. Zendreff commence à s'élancer, mais s'arrête aussitôt : sans armure, Kryss est nettement plus rapide. Il ne peut de toutes façons pas faire de mal à un être humain : laissons-le courir.


La nuit est complètement tombée lorsque nous nous engageons dans les profondeurs de la forêt. Bien que nous progressions rapidement, les repères que j'avais pris de jour sont difficiles à retrouver une fois la nuit tombée. La lune n'est pas trop lumineuse, ce qui nous permet d'approcher très près de la lisière de la clairière et de repérer des sentinelles perchés dans la pente à l'extrémité du promontoire qui émerge au milieu des pins. Nous avançons vers eux en prenant soin de rester hors de vue. Arrivés au pied de la pente, nous cherchons un moyen d'escalader les rochers afin de nous débarrasser discrètement des guetteurs. Difficile, voire impossible, d'épargner leurs vies : le risque est beaucoup trop grand. S'ils restent tranquilles, on pourra envisager de ne pas leur faire de mal, mais au moindre signe de mauvaise volonté, pas de scrupules : c'est eux ou nous !

Elkior commence l'ascension sous nos regards anxieux. Il se sent capable, sinon d'absorber l'énergie vitale de ces hommes, du moins de se battre avec eux à la régulière. Les mamelouks d'Aziz l'observent avec une rare intensité. Il est tellement bruyant - du moins c'est l'impression que nous avons - que le risque qu'il soit détecté et l'alerte lancée tellement énorme ! Il faudrait isoler les gardes, au moins sur le plan sonore. Mon Dieu, faites que l'air ne porte plus les sons autour du poste de guet, que la plus totale quiétude investisse ces lieux, imperturbable et profonde. Que le silence annihile toute expression sonore dans la tanière de l'ennemi. Je concentre l'énergie dont je dispose sur cette zone, incapable de mesurer par moi-même l'effet de mes prières.

Elkior nous fait signe et Aziz transmet à ses soldats, transformés en archers, l'ordre de pilonner le petit baraquement engoncé dans les rochers. Une pluie de flèches s'abat tout autour, mais aucun bruit d'impact ne parvient jusqu'à nous. La clémence divine est infinie ! Elkior en profite pour parvenir au pied de la corniche par laquelle les guetteurs sortent la tête avec un air ahuri. Par malchance, c'est juste au moment où Elkior est à découvert. Aziz presse ses archers de relancer un tir pour couvrir Elkior qui parvient de cette façon juste en dessous du point d'observation. Utilisant lui-même son arc, il crible de traits les soldats qui tentent de sortir pour échapper au déluge de fer qui s'abat sur eux. Deux d'entre eux, plus hardis, se penchent à la balustrade entre deux volées arabes et dirigent leurs propres flèches sur Elkior. Ne diposant d'aucun abri, celui-ci se déplace de long en large le plus vivement possible pour empêcher l'adversaire d'ajuster ses tirs et l'obliger à s'exposer lui-même, mais un tir bien ciblé le jette à terre et les Asiatiques enchaînent les coups à une cadence redoublée. Je me précipite moi-même dans la pente pour prêter main forte à mon ami qui se redresse alors que l'ennemi se replie temporairement pour échapper à une nouvelle volée arabe. Me plaquant contre la falaise, je me concentre sur les dégâts physiques qu'il a subis. Effectivement, son énergie vitale fuit maintenant rapidement par les multiples blessures qui l'affectent. Je n'ose m'exposer moi-même au risque de révéler ma présence si proche à l'archer adverse. Un Mongol s'expose. Elkior, mobilisant tout son courage, ajuste son tir plus longuement qu'à l'accoutumée et lâche tranquillement son coup.

L'Asiatique part violemment en arrière, la tête traversée de part en part. L'autre continue son harcèlement et Elkior est désormais dans un état de fatigue intense. Ses vêtements sont lacérés par les traits ennemis. Lorsqu'il parvient enfin jusqu'à moi, il est épuisé. L'énergie que je lui transmets en la puisant dans l'immense réservoir que Dieu met à notre disposition lui est particulièrement bénéfique et il retrouve bien vite un peu de calme. J'en profite pour tenter d'augmenter artificiellement son état en augmentant encore son niveau de tonus habituel. L'effet semble fonctionner et il se redresse vivement. Puis il part en courant dans la pente raide qui dessert l'abri adverse. Je lui suis tandis qu'Aziz met fin aux tirs de couverture. Un profond silence règne à l'intérieur. La porte elle-même s'ouvre sans aucun bruit. Afin d'éviter d'être repérés par d'autres guetteurs, nous n'allumons aucune lumière. Les guetteurs étaient quatre, dont trois ont été tués par nos flèches, tueuses parfaitement silencieuses dans cette atmosphère figée. Déplaçant les cadavres dans un profond silence, je constate que l'alerte devait être transmise au moyen d'une trompe de corne : deux d'entre eux en portent une autour du cou. Sans doute ont-ils tenté de s'en servir,… sans succès. Je murmure rapidement une prière pour ces malheureux, victimes d'événements qui les dépassent sans pratiquement avoir pu se défendre.

Aziz nous rejoint rapidement au bas de la guérite avec ses guerriers. Nous contournons l'éperon rocheux en restant à mi-pente afin de ne pas révéler notre présence en ombres chinoises. Prudemment, nous abordons un petit surplomb qui nous donne une vue dégagée sur la vallée au-delà.

Une horrible surprise nous attend. Les Mongols sont nettement plus nombreux que prévu ! Nous comptons quatre grands feux au loin et leur chantier forestier est nettement plus étendu que le nôtre. A la limite de notre champ de vision, la zone d'assemblage révèle la présence de ce qui semble être des machines de siège ! Les Asiatiques compteraient-ils s'en servir contre nous ?! J'imagine immédiatement une mission de sabotage de ces machines, mais pour aujourd'hui, le temps nous est compté. La nuit avance rapidement et les guerriers qui nous accompagnent seront certainement plus utiles au renforcement de nos défenses qu'impliqués dans des actes de sabotage que les Mongols auront tout le temps de réparer. Nous estimons les effectifs ennemis à environ 200 hommes, sachant que peut-être encore une cinquantaine est susceptible d'être installée en dehors de notre champ de vision. D'un commun accord, nous estimons en avoir suffisamment appris pour aujourd'hui, d'autant plus que Elkior scrute nerveusement le ponant à la recherche d'indices quant à l'apparition des premiers rayons de soleil. Nous rentrons.


A suivre dans “Siège !”.

Armaggion 2017/07/08 22:40

debut_de_revelation.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)