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 C'est qu'il a l'air d'​avoir vraiment eu peur ! Il claque la porte derrière lui. C'est qu'il a l'air d'​avoir vraiment eu peur ! Il claque la porte derrière lui.
 - Alors toi ! Ah ça ! Dieu est avec toi ! T'es pas un peu fou de rester debout comme ça, etc., etc. Pour sûr, tout cela manquait sans doute un peu de coordination et de précision. Tout en maugréant dans sa barbiche, il trafique la serrure. Inutile de demander, je me doute qu'il est en train de nous enfermer. Ce pétochard est en train de ruiner nos chances d'​évasion. Lorsque je remonte les quelques marches qui nous séparent, il est trop tard. En plus, il semblerait qui soit assez fier de lui ! - Alors toi ! Ah ça ! Dieu est avec toi ! T'es pas un peu fou de rester debout comme ça, etc., etc. Pour sûr, tout cela manquait sans doute un peu de coordination et de précision. Tout en maugréant dans sa barbiche, il trafique la serrure. Inutile de demander, je me doute qu'il est en train de nous enfermer. Ce pétochard est en train de ruiner nos chances d'​évasion. Lorsque je remonte les quelques marches qui nous séparent, il est trop tard. En plus, il semblerait qui soit assez fier de lui !
 +
 +----
 +
 +Le temps passe lentement dans l'air frais et sec de la cave. La poursuite de l'​inventaire ne donne rien de plus. Les autres tonnelets ne contenaient que du sel et des herbes aromatiques séchées, impossible à identifier sans lumière. Pour passer le temps, je me construis un petit autel miniature et j'​improvise une longue messe de plusieurs heures. Je me concentre très fort sur l'​esprit d'​Elkior,​ sans doute déjà en train de se détacher lentement de sa dépouille lacérée. Un chagrin sincère m'​étreint le coeur lorsque je pense à ce fidèle compagnon, lui qui nous accompagnait depuis si longtemps et qui est tombé, loin des siens, dans une terre où il n'a aucune attache. Kryss, qui n'en a cure, après avoir fouillé dans les caisses pendant un moment, s'est endormi. Sa respiration est à peine audible, même dans le profond silence de la pièce. De toutes façons, il m'a fallu assez vite admettre que le mieux à faire était d'​attendre que les événements se décantent. Kryss est trop faible pour participer activement, et en ce qui me concerne, un peu de repos forcé me fait le plus grand bien. Inutile d'​essayer de passer le temps en discutant, Kryss n'a répondu à aucune de mes questions. Je fais ce que je peux pour soigner mes multiples contusions dans ce noir absolu. Dieu seul guide mes gestes.
 +
 +Plusieurs heures passent... Impossible de garder une conscience claire du temps qui s'​écoule. Peut-être même ai-je sombré quelques minutes dans un sommeil trouble, impossible de garantir le contraire. Là-haut, la situation est particulièrement calme. Depuis longtemps maintenant on n'​entend plus de bruit. Sans doute parce qu'il m'​entend m'​agiter,​ Kryss propose que l'on remonte jeter un oeil. Je sursaute en entendant sa voix d'​outre-tombe rompre le silence pour la première fois depuis le début de notre réclusion. Alors que je suis raide comme un piquet après cette longue période d'​inactivité,​ lui semble au contraire parfaitement détendu. Il est incompréhensible. Je me demande s'il n'est pas un peu animal ? Il faudra sans doute prendre le temps de réfléchir à cette hypothèse.
 +
 +Les méditations ont eu cela de bon : je sens mon esprit beaucoup plus clair et ma foi plus forte. Surtout après les dernières épreuves. Mais je n'ai pas le temps de bien vivre cette sensation : Kryss me presse. Arrivé en haut, il recommence à manipuler la serrure pendant une longue minute. Enfin, j'​entends jouer le penne déverrouillé. Pendant qu'il bricolait, aucun bruit ne filtrait à travers la porte : un calme plat semble régner de l'​autre côté. "​Méfie toi de l'eau qui dort" me disait mon maître. Kryss repasse derrière moi en m'​annonçant : "A toi de jouer ! Dépêche-toi !" En fait, j'ai comme l'​impression qu'il a plutôt hâte de se débarrasser de moi ! Je me plaque sur les marches et je fais jouer la porte en douceur juste ce qu'il faut pour jeter un oeil. 
 +
 +Par rapport à la dernière fois, aucun changement notable de la situation tactique, hormis la disparition de la ligne de feu. On ne distingue que deux ou trois feux "​normaux"​ sur ma gauche, côté mongol, et des barricades de fortune, certaines encore fumantes, sur ma droite, côté arabe. Je ne distingue personne, mais sans m'y fier. La nuit est presque tombée, ce qui signifie que nous avons passé sans doute au moins une douzaine d'​heures dans l'​obscurité. La porte pivote entièrement. Je décide de jaillir au pas de course. A peine me suis-je élancé qu'un cri d'​alerte résonne sous la voûte. Un claquement se fait entendre derrière moi : Kryss a refermé la porte : je n'ai plus le choix. Un bruit de poterie brisée éclate derrière ma tête et une volée de flèches me poursuit. Elles sont brûlantes et enflamment la poix d'une flasque qui m'a été jetée... et m'a manqué de peu. Deux autres flèches sifflent à mes oreilles et se perdent en claquant contre les parois rocheuses. Il me semble même que l'une d'​elles est arrivée d'en face de moi, de mes alliés supposés. Un terrible doute m'​assaille subitement : et si nous avions perdu ? si nous étions les derniers ? Si tous étaient des ennemis et nous attendaient ? Mais des interjections en arabe viennent aussitôt calmer mes appréhensions :
 +
 +- Arrête, stupide ! Tu ne vois pas que c'est notre docteur ?
 +
 +Je me jette derrière la pauvre palissade installée à la sortie de la galerie centrale. Les Mongols ont renoncé à me poursuivre. Une fois sorti de l'axe, je rejoins Aziz aussi vite que possible. Ses soldats m'ont précédé pour le prévenir de ma réapparition. Il se lève aussitôt et vient à ma rencontre, visiblement heureux de me revoir. Zendreff lui-même paraît avoir les yeux humides et m'​enserre brutalement dans ses bras puissants, à m'​étouffer.
 +
 +- Du calme Zendreff, tu voudrais me tuer maintenant que je viens de sortir ?
 +Aziz reste un peu à l'​écart et attends la fin de nos retrouvailles.
 +- Ah ça non alors ! répond-t-il. Mais d'où sors-tu ? Nous étions mortellement inquiets. C'est toi qui a failli nous faire mourir. J'ai presque eu l'​impression de devenir orphelin... et puis je ne comprends rien à ce qu'ils racontent, ces rats des sables. J'ai besoin de toi comme traducteur !
 +- Seulement ? répondis-je avec malice.
 +- Tu sais bien que non, vieux grigou ! Et pour me punir de mes moqueries, il m'​assène une bourrade sur l'​omoplate. Tiens, Aziz a l'air de vouloir te parler, mais laisse-moi d'​abord t'​annoncer une mauvaise nouvelle : Elkior est mort.
 +
 +Un long silence s'​installe entre nous. Apparemment c'est aussi ce qu'​Aziz voulait m'​annoncer,​ aussi reprend-t-il lentement sa place auprès de ses compagnons. Je demande à Zendreff de voir le corps pour une ultime bénédiction. Ils l'ont installé le long de la muraille en compagnie des corps de trois autres guerriers arabes morts au combat. Les corps ont été nettoyés. Celui d'​Elkior avait été percé et déchiré par plusieurs coups de lance vengeurs encore nettement visibles. Son ventre a été grossièrement couturé pour éviter que ne s'​échappe son contenu.
 +
 +- Aziz va peut-être faire quelque chose pour lui,... enfin pour eux ? interroge Zendreff.
 +- Je ne sais pas, peut-être pas. Ils préfèrent parfois rendre les corps à la nature en les enfermant dans ce qu'ils appellent des tours de silence à ciel ouvert. Mais ces coutumes auraient tendance à disparaître. Je pense qu'il fera comme les fois précédentes et nous laissera faire ce que nous voulons du corps d'​Elkior. Nous ne saurons jamais de quoi il était atteint.
 +- Oh, regarde !
 +Mon livre, le livre rare que nous avions arraché à la crypte souterraine,​ recommence à luire d'une lueur rouge sombre. Et comme je le prends en main, il se met à pulser et à vibrer sourdement.
 +- Viens, on s'en va. Je ne comprends pas ce qui se passe, mais la dernière fois, avec Kryss, ce livre a été associé à des événements étranges dont je préfère ne plus être témoin. Allons-nous en !
 +- Et notre prière ?
 +- Ne t'​inquiète pas de cela. Dieu est partout dans le cœur des hommes. Nous ne prierons pas moins bien plus loin.
 +
 +Mais, tandis que je reviens à l'​intérieur de la muraille si chèrement prise, je constate alors que mon aide est requise pour nombre de soldats blessés au combat. Ces tâches, auxquelles pour rien au monde je ne saurais me défiler, me prennent deux bonnes heures. Mon assistant avait fait un assez bon travail compte tenu du peu de choses que j'ai eu le temps de lui enseigner, mais il apprend rapidement. Son nom est Adjif et il habite à Damas, une ville importante sur la route de Jérusalem, me dit-il. Une fois mon travail terminé du mieux possible, je rejoins Zendreff.
 +
 +Nous nous installons toujours à l'​intérieur de l'​enceinte,​ mais un peu à l'​écart du campement arabe et entamons une petite cérémonie en l'​honneur de notre compagnon disparu. Je suis heureux pour lui, heureux qu'il ait enfin échappé à l'​enfer dans lequel il vivait, et je tente d'​entrer mentalement en contact avec son esprit pour le guider et le rassurer, l'​entourer de mon affection sur le dernier chemin. Lorsque nous avons fini, j'ai la surprise de m'​apercevoir qu'​Aziz s'​était silencieusement approché de nous, peut-être pour partager nos prières. Je crois savoir qu'il appréciait Elkior tant pour son habileté au combat que ses talents d'​archer et malgré sa rude franchise envers ces "​Egyptiens",​ qu'​Aménis au moins semblait exécrer.
 +
 +La nuit s'​annonce longue. Aziz met en place un roulement rapide de ses hommes de veille pour se prémunir contre tout assoupissement. Ils seront quatre à se relayer constamment,​ et tous les hommes gardent leur arme à portée de main pendant la nuit. Trois feux seront entretenus avec le bois du portail d'​entrée fracassé.
 +
 +----
 +
 +Les heures passent. Je dors très mal, d'​autant plus que le grimoire maudit ne cesse de s'​agiter et de vibrer en tous sens. A tel point que, ne parvenant plus à le dissimuler, je suis contraint de l'​éloigner des hommes assoupis et de le presser contre terre. Il semble qu'une longue plainte, un long gémissement émane des pages jaunies par le temps. En le parcourant une fois encore, je m'​aperçois que de plus en plus d'​éléments me sont compréhensibles. A force de recoupements,​ d'​analyses et d'​associations de symboles je commence à m'​habituer aux caractères étranges qui ornent les feuillets et à en saisir fugitivement le sens caché. La nuit est longue également pour les hommes d'Aziz qui ont du mal à trouver le sommeil. Il semble que seuls les gardes risquent l'​assoupissement ! J'​imagine le camp mongol et la nervosité qui doit également habiter l'​esprit de nos ennemis. Et j'​essaie d'​imaginer Kryss, seul, dans le noir, mais je n'y parviens pas. Son âme m'est totalement étrangère et il m'est impossible de comprendre ce qu'il peut ressentir.
 +
 +Aziz me réveille en m'​effleurant l'​épaule au petit matin. Le tome, que je serrais fortement entre mes bras, m'a échappé dans la nuit et gît à mes pieds. Je le glisse à nouveau dans l'​outre de peau qui lui sert de protection et le cache dans un recoin de rocher avec l'aide de Zendreff qui me porte pour qu'il soit inaccessible. Lorsqu'​il me redépose et que mes pieds touchent le sol, un flash soudain envahit mon cerveau et s'​imprime violemment dans mes pensées, comme une nouvelle stupéfiante ! La clé du conflit jaillit à mon esprit ! Je dois faire un effort pour formuler le tout de façon cohérente. Rapidement, je m'en ouvre à Aziz.
 +
 +- Aziz, je sais comment surprendre nos ennemis !
 +- Comment le sais-tu ?
 +- Ce n'est pas l'​important,​ mais sache que Dieu m'a inspiré la solution. Mais tu devras faire preuve de courage.
 +- Alors nous vaincrons !
 +- Ne soit pas présomptueux Aziz-El-Rahman. Voici ma solution, mais ne t'en effraie pas. Nos ennemis nous lancent des flasques d'​huile et les enflamment de leurs flèches, n'​est-ce pas ?!
 +- Comme tu l'as vu, mais viens en rapidement aux faits.
 +- Dieu m'a permis de te protéger du feu. Tu devras marcher en tête de tes hommes, sans crainte des projections d'​huile des Asiatiques. Le feu ne te fera aucun mal, comme je te l'ai expliqué la dernière fois, car il sera instantanément transmué à ton contact en feu divin, feu qui ne saurait faire de mal à une créature de chair.
 +- Hum, hum !
 +- Les Asiatiques croiront à un prodige, et devront reculer devant tes hommes fanatisés à ton contact. Vas-y, le destin ne saurait attendre.
 +
 +Un peu hésitant, il se retourne lentement vers ses hommes. Hésitant, on le serait à moins ! Zendreff me regarde d'un air totalement neutre : il n'a rien compris à mon verbiage, et comme je lui explique mes visions, il devient totalement incrédule :
 +- Tu es fou, tu vas le tuer.
 +- Ne dis pas cela, incroyant.
 +- Mais enfin, ça ne s'est jamais vu, on le saurait.
 +- Crois-tu en Dieu Zendreff ?
 +- En Dieu oui, mais pas à ce genre de miracles !
 +- Regarde Aziz, il est meilleur chrétien que toi. La foi est avec lui.
 +- Avec moi aussi ! Je crois en Dieu, pas aux miracles !
 +- Quelle différence ?
 +
 +Je coupe court à la discussion, car ce n'est ni le lieu, ni l'​heure. En me concentrant,​ je transfère sur Aziz la puissance de ma vision. Je le visualise au milieu des flammes, totalement indemne. Les flammes sont l'​expression de l'​amour divin, le retour au soleil de l'​amour de Dieu. Lorsque ma concentration s'​achève,​ ses hommes sont en rangs, prêts à s'​élancer,​ mais restant encore en dehors du champ de vision de l'​ennemi. Zendreff lui-même, gagné par l'​ivresse du combat proche, s'​empare d'une arme. D'un regard désapprobateur,​ je lui demande de ne pas participer : il est encore faible, et des mouvements trop violents pourraient rouvrir les graves blessures qui l'ont affecté ces derniers jours. Il répugne à ranger son arme, mais la remet au fourreau tout de même,... pour combien de temps ?
 +
 +Aziz s'​élance,​ je le suis à quelques pas comme il me l'a demandé quelques secondes avant. Je lui dois bien cela et je me concentre dès à présent sur lui, tentant de capter ses vibrations physiques afin de remédier au plus vite à d'​éventuels désordres dus à d'​inévitables blessures. Tous les guerriers nous emboîtent le pas, et c'est une petite marée humaine qui franchit le misérable rempart et traverse à toute allure l'​espace qui séparait les belligérants. Une petite fiole d'​huile s'​écrase sur le plexus d'​Aziz,​ et il détourne une bouteille plus grosse de son cimeterre. Elle éclate en l'​éclaboussant largement. Au moins trois ou quatre archers mongols le prennent pour cible et le transforment en quelques secondes en torche humaine. J'​implore Dieu de lui prêter vie cette fois encore. Il s'​arrête net... et tous ses hommes avec lui. Le silence qui s'abat alors pendant quelques secondes paraît une éternité. Puis, me lançant un regard halluciné au milieu des flammes qui lui dévorent la poitrine et les cheveux, il repart de plus belle dans un rire tonitruant. Tous les Arabes se jettent au combat derrière lui en hurlant. Les Mongols, plus nombreux que prévu, sont stupéfaits. Mais je ne m'​attarde pas, et me dirige alors vers la porte de la cave pour libérer Kryss.
 +
 +Elle est close : Kryss l'a à nouveau verrouillée. Qu'à cela ne tienne, je m'​étais armé pour l'​occasion d'un large marteau de guerre, et en assène des coups de toutes mes forces dans le bois sec qui se fend et éclate en mille éclisses sous les impacts redoublés. Rapidement la porte cède et je me dirige à tâtons au bas de l'​escalier. Kryss ne s'est pas manifesté. J'​appelle : personne ne répond. L'​inquiétude me gagne.
 +
 +Arrivé au milieu de la pièce, je tape du pied dans une large caisse qui n'​était pas là auparavant. Elle est trop lourde pour que je la repousse sur le côté. Pris d'un doute, je me penche pour essayer d'en déterminer le contenu, mais mes doigts heurtent un couvercle. Le repoussant, je sens le corps froid de Kryss sous mes mains. L'​angoisse me gagne très vite car il est encore plus froid qu'à l'​habitude. Je crois qu'il est mort. Pour me rassurer, je parle à haute voix :
 +- Mais il est mort ?
 +- Mais non, je ne suis pas mort !
 +Je sursaute. Il a répondu. Mais il m'a flanqué une belle frousse. Je sens tous mes cheveux dressés sur ma tête et mon coeur s'est déjà emballé dans ma poitrine quand une autre voix derrière moi, dans l'​escalier,​ une voix horriblement familière, celle d'​Elkior,​ reprend, venue d'​outre-tombe,​ :
 +- De toutes façons, ce ne sera pas la première fois que notre prêtre se trompe.
 +
 +Mon coeur s'​arrête de battre. Je suis figé de terreur. Une petite poupée de chiffons aux yeux grands ouverts, perdue dans le noir, dans le recoin d'une cave maudite. ​
 +
 +\\ 
 +A suivre dans "​[[Début de révélation]]"​.
 +\\ 
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  --- //​[[armaggion@hotmail.com|Benoit Malassigné]] 2017/07/08 21:48//  --- //​[[armaggion@hotmail.com|Benoit Malassigné]] 2017/07/08 21:48//
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