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Assaut final

Nous nous regroupons avant de rejoindre le camp de base. Aziz se tourne vers Elkior et lui demande dans sa langue où est Kryss. Elkior, comprenant qu'il s'agit de Kryss, le cherche des yeux. Moi aussi : on ne le voit nulle part. Qu'a-t-il pu devenir ? Je me rends compte soudain que je ne l'ai pas revu depuis l'assaut, aussi me dirigè-je vers la grotte, anxieux : j'ai peur de découvrir un cadavre qui nous aurait échappé.

Il est là. Je cherche son pouls : il est très faible et sa peau est dramatiquement froide. Après avoir vérifié rapidement qu'il était transportable, je demande à Elkior de m'aider à le traîner au dehors. A peine l'avons-nous saisi qu'il s'agite et se met à geindre. - Mais laissez-moi tranquille, je me repose ! - Quoi ? - Et bien quoi ? Laissez moi dormir à la fin. - Comment ça te laisser dormir. Mais on s'en va ! On rejoint le camp de base avant qu'il ne s'éloigne du point de départ. Et puis ce n'est pas une heure pour dormir ! - Mais si, j'ai sommeil moi ! - Oui, et bien tu ferais mieux de prendre un peu le soleil, ça te ferait du bien !

Il s'éloigne en grommelant et en s'emmêlant dans ses deux djellabas noires et son burnouf sombre superposés. Son comportement est pour le moins étrange. Il m'apparaît de plus en plus urgent d'enquêter sérieusement sur son cas : son étrange retour à la vie, son comportement nocturne (quoique Zendreff semble également préférer la nuit, mais supporte sans mal le jour), etc.

Nous rejoignons rapidement le camp de base qui n'a pas encore déménagé. Aziz nous précise que le départ pour la dernière étape aura lieu dès que l'un des prisonniers aura parlé, ce qui ne saurait durer bien longtemps.

Il aura fallu deux jours, non seulement pour que le prisonnier parle, mais aussi pour que suffisamment de ravitaillement soit acheminé par les voies connues ou chassé dans la rare faune environnante. Nous avons légèrement déplacé le camp de sorte qu'il soit près d'un point d'eau et plus facile à défendre, mais rien n'est venu troubler notre tranquillité, si ce n'est le comportement étrange de Kryss. Impossible de lui faire retrouver un comportement normal. Il hurle dès qu'on fait mine de vouloir lui secouer les puces, et refuse que je l'examine plus avant. Pourtant, il semble atteint d'une étrange maladie. Avec l'aide de mes compagnons, nous l'avons surveillé toute une nuit, mais Zendreff, pour une raison que j'ignore, n'a pas voulu jouer le jeu et l'a laissé échapper. L'examen de sang que j'ai effectué semble indiquer une sorte d'empoisonnement, mais faute de moyens, je n'ai pas pu en déterminer la nature.

Puis nous sommes repartis, plus ou moins bien remis des batailles passées. Aziz m'a permis d'inculquer quelques notions de secourisme à un assistant, qui semble très fier de m'accompagner partout. Il est très appliqué et très réceptif à mes leçons. Quant à Kryss, une violente altercation nous a opposé un matin. Je ne le comprends plus du tout. Elkior et moi faisons tout notre possible pour démontrer son innocence dans les destructions et crimes étranges qui nous accompagnent, et lui fait tout pour semer le trouble dans les esprits. Je ne le supporte plus. Il est imbu de sa personne et semble ne vouloir faire aucun effort pour se remettre. Il se complait dans son état morbide et irritable. Sa pathologie ne correspond à rien que je connaisse. Zendreff, quant à lui, se désintéresse totalement du cas. S'il continue à vivre la nuit, c'est clairement par choix. Il se sent plus performant la nuit. Je dois reconnaître que je suis un peu comme lui. La chaleur de ces terres arides ne nous réussit pas et nous ne parvenons pas à nous y adapter. La journée me laisse amorphe, indolent et presque faible dans l'air étouffant. Je dois faire de gros efforts de volonté pour tenir une discipline de vie “normale”.

Nous avons rencontré en chemin quelques bergers. Aziz leur a “échangé” quelques chèvres contre la protection de notre brigade. Ce troc inégal meurtrit ma bonne conscience, mais je n'ai rien à offrir aux bergers. Je prends alors conscience de notre extrême dénuement et de notre dépendance par rapport à Aziz. Kryss continue à faire des siennes et à disparaître pendant plusieurs heures la nuit, malgré nos requêtes pour qu'il se tienne tranquille. Et, comme par hasard, ces nuits-là, des brebis disparaissent. Elkior me fait même remarquer que les brebis égorgées ont apparemment été vidées de leur sang. Je dois reconnaître l'évidence : elles sont exsangues, vidées de leur substance. De plus, les morsures dont elles ont été victimes ont visiblement fait l'objet de tentatives de maquillage plus que maladroites. Kryss n'est plus suspect, il est coupable présumé, d'autant plus qu'une sentinelle arabe affirmera le surlendemain l'avoir vu s'emparer de l'une des brebis. Mais si Kryss a un problème, pourquoi ne nous en parle-t-il pas ? Il doit pourtant bien savoir qu'il peut nous faire confiance ! Il est même le premier à venir me demander assistance lorsqu'il est dans le besoin, alors quel terrible secret le ronge ? Certainement des meurtres inavouables, mais ai-je moi-même bien envie de le savoir ?

Les pasteurs nous ont accompagné pendant deux des quatre jours qu'a duré le transit entre le dernier assaut et les événements à venir. A notre soulagement, le terrain s'est abaissé et nous avons progressé à travers des terres au relief moins tourmenté. Mais notre soulagement fut de courte durée. Un soir, alors que nous longions des collines abruptes, Aziz ne semble pas désireux de s'arrêter pour établir le bivouac. Comme l'heure s'avance grandement, je le rejoins en tête de convoi pour l'interroger. Elkior m'accompagne. - Que se passe-t-il Aziz ? N'allons nous pas établir un campement ce soir ? - Ne t'inquiète pas, alim, tu auras ton repos quotidien. - Là n'est pas la question, seigneur Aziz, tu le sais bien. Mes compagnons et moi sommes simplement impatients de rencontrer le vieil homme. - Ce sera bientôt le cas. Le camp ennemi est très proche, mais très long à rejoindre. Nous devrons progresser dans des méandres rocheux qui sont des lits asséchés de torrents de montagne très encaissés. Le camp ennemi est à la source de l'un d'eux et la défense est très efficace. Nous devrons être prudents.

Elkior prend la parole (je traduis) : - Il n'y a pas d'autres moyens d'évasion ? - Pas que je sache. - Pas de moyens de contourner ? - Je ne connais pas les lieux. Forcément, la conversation s'en trouve grandement écourtée. Aziz ne tient ses renseignements que de ce qu'il a pu apprendre des prisonniers torturés. Jusqu'à maintenant toutefois, il s'est assez peu fourvoyé. Kryss se réveille, assez péniblement, à mesure que le soleil se couche, et nous rejoint. Après une rapide concertation tactique, nous décidons de progresser en file indienne dans le défilé, Kryss devant.

La progression est longue et sinueuse, mais nulle mauvaise surprise ne semble nous attendre. Quelques heures nous permettent d'arriver dans ce qui semble être la section terminale du canyon dans lequel nous sommes engagés. Nous nous postons en attente tandis que Kryss est expédié en reconnaissance. C'est là que ses talents sont le plus efficaces. Nous décidons de lui accorder deux heures.

Une seule heure lui aura suffit. Lorsqu'il émerge de l'obscurité à quelques mètres de nous, nous sommes totalement surpris, et l'Arabe de guet en est passablement irrité. Il nous décrit le fond du passage. Celui-ci se termine sur un large gouffre à ciel ouvert dont les parois sont pour le moins irrégulières. Le fond du gouffre est relativement plat et caillouteux. Autrefois, les tourbillons qui se formaient ici ont creusé des excavations profondes dans les parois, sorte de multiples vésicules qui s'ouvrent sur l'espace plus large du gouffre. L'une de ces alcôves est défendue par une muraille d'une quinzaine de pieds de haut et presque trente de large.

Étant donné que l'attaque frontale serait suicidaire, je propose à mes compagnons une attaque par le haut. Nous décidons d'atteindre les hauteurs du canyon à l'endroit le plus accessible, ce qui représente tout de même une hauteur d'environ cinq hommes en varappe. Fort heureusement Kryss s'y entend parfaitement et nous jette une corde.

En haut, la progression est terriblement délicate, Aucune surface plane ne se présente sous mes pieds maladroits. Ce ne sont qu'escarpements, contre-escarpements, murs, pentes, glissades, crevasses et rocailles fuyantes. Le grès rouge de ce terrain est très friable et on ne peut se fier à aucune prise. Une demi-douzaine de fois au moins, je risque me rompre les os. Je ne dois mon salut qu'à l'adresse de mes compagnons qui me rattrapent sans arrêt. Mes blessures sont douloureuses et celle à la hanche me paralyse toute la jambe tant la douleur est vive. Et je ne dispose pas de beaucoup de temps pour me prodiguer des soins, la nuit avançant rapidement. Il nous faudra près de deux heures pour parvenir au-delà du mur de défense par les hauteurs. J'ai perdu beaucoup de sang de mes plaies réouvertes et la tête me tourne presque sans interruption. Nous surplombons le mur, qui est équipé d'un chemin de ronde desservi par deux escaliers convergeant au centre dans la cour intérieure. Elkior commence à progresser dans la dernière descente quand subitement, un sifflement nous fige sur place.

Nous sommes repérés ! Les défenseurs s'assurent une bonne visée en nous expédiant une flèche enflammée qui nous éclaire comme deux araignées sur un miroir. Kryss se replonge hors de vue des archers. Dans un réflexe qui me laisse surpris moi-même, j'invoque toute la volonté divine pour faire cesser ce feu qui dévore le bois de la flèche. Et ça marche ! Nous replongeons dans une nuit normale. Les archers tentent tout de même quelques tirs au jugé, mais rien de dangereux pour nous. Lorsqu'ils ont enflammé la flèche, nous avons tout juste eu l'occasion de distinguer au moins quatre silhouettes, typiques de Mongols. Ce sont bien eux, si toutefois nous avions eu un doute.

J'imagine un instant leur renvoyer la pareille. Joignant l'action à la pensée, je concentre l'énergie dont je dispose sur l'une des pierres du parapet. J'utilise la même méthode que celle qui m'avait si bien réussie avec la pierre qu'Aziz avait jeté dans la grotte mongole, donnant le signal de ce que nous pensions alors être le dernier assaut. La magie fait effet à distance. Je ressens la pierre du parapet, plus dure que celle de la dernière fois, taillée et chaude, souvent au contact de l'Homme. Elle aurait beaucoup à dire, mais pour l'heure, il me suffira qu'elle exprime un peu de la lumière divine qu'elle contient, exercice auquel elle se livre sans résistance. Six hommes sont soudainement violemment éclairés. Elkior les cible avec son arc, sans aucun remord, et crible l'un d'entre eux de trois traits successifs. L'homme vacille, mais tient toujours debout ! Soit ces guerriers possèdent des armures terriblement résistantes, soit, par chance, Elkior a choisi le plus costaud d'entre eux, peut-être même le chef. Je le souhaite ardemment ! Pendant ce temps-là, les autres guerriers sont sortis du cercle de lumière pour se réfugier dans l'ombre, aux deux extrémités de la muraille. La lumière nous révèle également un système mécanique d'ouverture qui se commande du haut du mur, au centre. Si nous souhaitons qu'Aziz investisse les lieux, c'est assurément là qu'il faut intervenir ! En attendant d'avoir mûri un plan, nous nous réfugions rapidement hors de portée des tirs ennemis.

Je suis éreinté. En plus des blessures déjà recues, de multiples petites écorchures drainent mon énergie, et de nombreux hématomes bleuissent ma carcasse déjà vieillissante. Il est temps de faire une petite pause afin de tenter de mettre un peu d'ordre dans tout ça. Heureusement la température baisse, et nous permet de mieux respirer. Elkior, pour sa part, tient une forme parfaite. Pourvu que ça dure ! Kryss a disparu. Désormais habitués, nous n'en sommes pas surpris outre mesure, attendant simplement son retour pour savoir ce qu'il a bien pu faire pendant son absence. Il parlait de monter à l'aplomb immédiat de la falaise derrière la muraille. Sans doute est-ce ce qu'il est en train de faire actuellement. Nous ne distinguons aucun mouvement dans sa zone supposée d'évolution, mais j'ai déjà mentionné à quel point il pouvait être discret.

Après m'être prodigué quelques soins, et avoir rangé mon attirail, je rejoins Elkior qui tente d'observer les mouvements dans le camp ennemi. Il me fait signe d'approcher et me désigne du doigt une série de points sur la pente qui rejoint plus bas le haut du parapet. - Tu vois ces points plus clairs ici et là ? On doit pouvoir se laisser glisser le long de la pente et se ralentir sur ces excroissances. Ensuite, on se déplace de quelques mètres sur la gauche, protégé de la vue des Asiatiques par ces plus grosses roches derrière le dénivelé là-bas. On se laisse tranquillement glisser dans l'ombre du décroché, derrière la petite marche. Ensuite, trois ou quatre mètres de glissade et on est tranquilles sur le chemin de ronde !

Toute cette théorie, c'est très beau, mais quand vient le moment de l'action, Elkior prend conscience de ma profonde incompétence dans le domaine physique. Je ne suis pourtant pas si impotent, mais ce qu'il demande est tout de même tout à fait éloigné de ce que j'ai coutume de faire. En bref, tout se passe plutôt bien jusqu'à la pente finale. Aucun mouvement en bas, les archers semblent être redescendus au bas de la muraille. D'ici, je désigne du doigt le bas de la falaise du fond à Elkior. Un passage plus sombre d'environ quinze à vingt pieds de large se détache très nettement sur la paroi. Elkior montre quelques signes d'impatience car je ne parviens pas à me décider à m'élancer dans la dernière glissade. Quelques mètres d'écart à gauche ou à droite et c'est l'écrasement d'un côté ou de l'autre du mur ! L'angoisse est terrible, et je sens des sueurs froides couler le long de mes tempes. J'implore la clémence divine, la providence et tous les saints. Je démarre tout doucement, mais la pente est terriblement lisse et raide. Ma vitesse augmente très vite. J'ai même le temps de percevoir le sifflement du vent avant de remarquer que je dévie terriblement à gauche. Frénétiquement, je pousse avec les pieds pour tenter de contrôler un peu, sinon la vitesse, du moins la direction. Un nuage de caillasses et de poussières m'accompagne. Je pivote violemment la tête en bas lorsque ma sandale se coince dans une craquelure et tourbillonne littéralement dans la pente, complètement affolé. Un choc violent. Je suis debout, sur mes deux jambes, pile au centre du chemin de ronde ! La divine providence est avec moi. Ma sandale me tombe sur l'épaule meurtrie et je retiens un cri de douleur. J'ai juste le temps de réaliser que je suis vivant qu'Elkior atterrit rudement, juste à côté de moi.

La poussière, fine et dense, retombe lentement lorsque deux combattants ennemis surgissent brusquement de la nuit. Puis un troisième et un quatrième. Ils sont armés de lances courtes et de sabres. Impossible de passer. Je réfléchis à toute vitesse. Je demande à Dieu d'épargner à son serviteur une fin si… bête, et il semble que mes prières soient exaucées. Les agresseurs dirigent leurs coups vers Elkior et m'ignorent totalement. Si l'on souhaite atteindre l'ouverture, il faut désormais faire le tour par les escaliers, descendre le premier et remonter en face puis revenir sur nos pas sur le chemin de ronde jusqu'au centre du rempart et au système d'ouverture. Je m'élance. Alors que je ne suis qu'à mi-descente, je m'aperçois avec angoisse que depuis le haut de l'escalier d'en face, deux autres guerriers mongols s'élancent à ma rencontre, et deux autres encore, des archers, prennent Elkior pour cible. Huit contre deux, ça devient du pur suicide. Mais je ne m'arrête pas pour autant dans ma course. De quel autre choix raisonnable pourrais-je bien disposer ?

Subitement, deux traits jaillissent de ma droite, de la galerie qu'il m'avait semblé deviner s'enfoncer dans la paroi de la falaise. Mais ils ne me visent pas, ils visent les Asiatiques ! Kryss ? D'autres flèches continuent de pleuvoir. Les archers détournent leurs tirs vers l'origine supposée des tirs, et alors que je parviens au pied du premier escalier, je vois Kryss s'effondrer sur le sol, touché par plusieurs traits ennemis. Je me précipite à sa rencontre. Il pourra sans doute m'aider, au moins en fournissant une cible supplémentaire. Mon manque de charité me désole. Tout en me dirigeant vers lui, j'invoque déjà la bonté divine pour qu'elle m'accorde le pouvoir de soigner l'étrange personnage. Déjà l'énergie afflue lorsque j'arrive sur lui. Je ne cherche pas à contrôler le résultat. Dieu aide, qu'il en soit fait selon sa volonté. Déjà je suis reparti vers le second escalier, remontant dans l'axe du précédent.

Lorsque j'arrive au pied, je m'aperçois que les deux adversaires qui se présentent en haut font mine de descendre. Si Dieu le veut, ils ne s'intéresseront pas à moi. Je suis terriblement fatigué. Une fatigue physique, autant que mentale. J'ai énormément de mal à me concentrer. A peine puis-je suggérer à l'incroyant de bousculer son compagnon ! Je passe en trombe entre les deux guerriers, l'un encore un peu confus, et l'autre carrément mécontent contre son camarade ! Après un virage acrobatique, j'arrive exténué au mécanisme. Il me faut encore quelques secondes pour en comprendre le fonctionnement et déverrouiller l'ensemble. Un cliquetis de plus en plus fort et rapide se fait entendre, et une violente collision avec le sol marque le déploiement complet de l'ascenseur d'accès.

Lorsque c'est fait, ma tension nerveuse est terrible et me déchire les entrailles. Je m'aperçois que deux des gardes d'élite d'Aziz avait fait l'ascension jusqu'ici et se sont occupé des gardes qui m'auraient, sans eux, déchiqueté tandis que j'ouvrais le passage à nos troupes. Déjà les guerriers arabes grimpent aux chaînes de l'ascenseur, escaladent la muraille et enjambent le parapet. Lorsque je me retourne dans la cour intérieure, c'est pour voir les derniers survivants mongols se réfugier dans le passage. Je retourne alors au pas de course vers Elkior, mais je m'arrête aussitôt. Il est allongé au sol et il me semble que ses entrailles se répandent hors de son ventre. Deux mongols qui étaient sur lui se lancent en bas de l'escalier, le laissant gisant dans une mare de sang au travers des marches. Plus proche de Kryss, seul désormais à qui je puisse porter efficacement secours, je me dirige vers ce dernier et redescend lentement ces escaliers maudits. Elkior n'aura plus besoin de moi désormais. Je refuse d'y penser dans l'immédiat. La douleur interne est insupportable et m'enserre le coeur. Est-ce d'en avoir trop demandé à Dieu, ou suis-je victime d'un terrible sortilège ? Lorsque j'arrive au bas des marches, j'ai juste le temps de voir que les derniers Mongols se sont emparés du corps de Kryss et le jettent dans un passage latéral par rapport à la galerie centrale. Je m'avance de ce côté. Les guerriers d'Aziz ne se préoccupent pas de moi, même lorsque je ramasse les armes de Kryss qui gisent sur le sol.

Arrivé dans l'obscurité de la galerie, je me rends compte qu'une série de trois portes débouche de chaque côté. Je m'engage dans la première porte qui cède sans effort. Les marches disparaissent dans la nuit. L'obscurité est totale. L'air est sec et chargé de senteurs diverses. Il semble s'agir d'un cellier. L'escalier est droit, mais je progresse lentement, de peur qu'une marche ne manque. Dans les ténèbres profondes, mes doigts glissent doucement le long des parois. Subitement, les murs partent de droite et de gauche. Je suis sur la dernière marche. En m'accroupissant, je sens le sol de roche, ainsi que le corps de Kryss. A tâtons, je reconnais l'étoffe de ses vêtements. Il est assez grièvement blessé, mais légèrement conscient, sans doute commotionné par le choc et la chute dans les marches de pierre. En le secouant doucement, je le réveille. Il se redresse lentement.

- Qui c'est ? Où est-ce que je suis ? - C'est moi, Wilherman. On est dans le repaire des Mongols, dans une cave annexe. Les Mongols t'ont jeté là il y a quelques minutes. - Ah ?! Et comment est-ce qu'on sort ? - Oh, nous ne sommes pas prisonniers. Je suis venu te chercher pour te ramener parmi nous. - Où ça parmi nous ? - Et bien là-haut, derrière moi en haut des marches, avec Elkior, Zendreff, Aziz et tous les autres guerriers. Mon assistant te préparera une tisane pour faire passer tes douleurs. - Je n'en ai pas besoin. Je suis très bien ici. C'est plutôt chaleureux et accueillant. J'ai bien envie d'y rester quelque temps. Tu pourrais venir me rechercher plus tard.

Au moins, il m'honore d'une certaine confiance. Et puis, il ne parle plus d'avoir faim. Peut-être le choc lui a-t-il remis les idées en place, mais j'y crois peu. D'autant que sa voix mielleuse et sa peau froide me laissent peu de doutes. Au moins physiquement, il est toujours fragile !

- Non, tu dois revenir, nous devons allez voir le vieil homme. Il est tout proche. Je crois l'avoir entendu chanter tout à l'heure. Il saura peut-être…

Une bruit de course et des cris près de la porte attirent notre attention. Ils diminuent, mais une lueur vive et des bruits de pas dans l'escalier ne nous laissent aucun doute : quelqu'un approche. Vivement, Kryss s'empare de son arc et encoche une flèche. Sans coup de semonce, il en décoche une volée dans l'escalier, au jugé.

Une course précipitée marque la retraite de l'intrus. Kryss s'avance un peu, en vue de la porte. Puis il s'engage dans l'escalier avec une flèche encochée. Rapidement, je cherche à tâtons quelque objet qui puisse servir en pareille occasion. A part des caisses remplies de cordes, une boite de clous et des étagères vides, je ne repère rien d'utile. Le mur du fond est occupé par quatre larges tonneaux emplis d'un liquide inodore et sans saveur : sans doute de l'eau. Je manque de chuter sur trois tonnelets plus petits. En observant de plus près, je constate que le premier est rempli de poivre concassé. Avec cette arme improvisée, je rejoins Kryss qui m'attend impatiemment et lui emboîte le pas. Arrivés en haut, nous nous plaquons au ras de la première marche pour avoir une rapide vue sur l'extérieur. Il semble que nous soyons exactement au centre des deux lignes de front. Les Arabes assiègent les Mongols réfugiés à l'intérieur de la caverne, sur notre gauche. Ces derniers s'abritent derrière une ligne de feu à laquelle ils enflamment leurs flèches. Simultanément, d'autres Asiatiques projettent régulièrement de petits récipients de poix sur nos maigres barricades, ce qui a pour effet d'y bouter le feu en quelques secondes. Et nous sommes au milieu ! Plein d'un enthousiasme débordant, je m'élance au centre. Les Mongols semblent aussi surpris que les Arabes. Avec toute l'énergie dont je dispose, somme toute assez peu, je lance le tonnelet dans les lignes ennemies. Un peu trop court ! Un seul mongol ne réagit pas assez vite et se trouve pris d'une violente irritation au milieu d'un nuage grisâtre. Je contemple le résultat de mon oeuvre, juste le temps de remarquer le regard incrédule de Kryss. Une flèche vient brusquement se ficher dans la porte, au raz de son nez. Il me tire alors violemment en arrière dans les marches, tout juste si je ne m'affale pas. - Recule, recule ! On va se faire planter comme des lapins !

C'est qu'il a l'air d'avoir vraiment eu peur ! Il claque la porte derrière lui. - Alors toi ! Ah ça ! Dieu est avec toi ! T'es pas un peu fou de rester debout comme ça, etc., etc. Pour sûr, tout cela manquait sans doute un peu de coordination et de précision. Tout en maugréant dans sa barbiche, il trafique la serrure. Inutile de demander, je me doute qu'il est en train de nous enfermer. Ce pétochard est en train de ruiner nos chances d'évasion. Lorsque je remonte les quelques marches qui nous séparent, il est trop tard. En plus, il semblerait qui soit assez fier de lui !


Le temps passe lentement dans l'air frais et sec de la cave. La poursuite de l'inventaire ne donne rien de plus. Les autres tonnelets ne contenaient que du sel et des herbes aromatiques séchées, impossible à identifier sans lumière. Pour passer le temps, je me construis un petit autel miniature et j'improvise une longue messe de plusieurs heures. Je me concentre très fort sur l'esprit d'Elkior, sans doute déjà en train de se détacher lentement de sa dépouille lacérée. Un chagrin sincère m'étreint le coeur lorsque je pense à ce fidèle compagnon, lui qui nous accompagnait depuis si longtemps et qui est tombé, loin des siens, dans une terre où il n'a aucune attache. Kryss, qui n'en a cure, après avoir fouillé dans les caisses pendant un moment, s'est endormi. Sa respiration est à peine audible, même dans le profond silence de la pièce. De toutes façons, il m'a fallu assez vite admettre que le mieux à faire était d'attendre que les événements se décantent. Kryss est trop faible pour participer activement, et en ce qui me concerne, un peu de repos forcé me fait le plus grand bien. Inutile d'essayer de passer le temps en discutant, Kryss n'a répondu à aucune de mes questions. Je fais ce que je peux pour soigner mes multiples contusions dans ce noir absolu. Dieu seul guide mes gestes.

Plusieurs heures passent… Impossible de garder une conscience claire du temps qui s'écoule. Peut-être même ai-je sombré quelques minutes dans un sommeil trouble, impossible de garantir le contraire. Là-haut, la situation est particulièrement calme. Depuis longtemps maintenant on n'entend plus de bruit. Sans doute parce qu'il m'entend m'agiter, Kryss propose que l'on remonte jeter un oeil. Je sursaute en entendant sa voix d'outre-tombe rompre le silence pour la première fois depuis le début de notre réclusion. Alors que je suis raide comme un piquet après cette longue période d'inactivité, lui semble au contraire parfaitement détendu. Il est incompréhensible. Je me demande s'il n'est pas un peu animal ? Il faudra sans doute prendre le temps de réfléchir à cette hypothèse.

Les méditations ont eu cela de bon : je sens mon esprit beaucoup plus clair et ma foi plus forte. Surtout après les dernières épreuves. Mais je n'ai pas le temps de bien vivre cette sensation : Kryss me presse. Arrivé en haut, il recommence à manipuler la serrure pendant une longue minute. Enfin, j'entends jouer le penne déverrouillé. Pendant qu'il bricolait, aucun bruit ne filtrait à travers la porte : un calme plat semble régner de l'autre côté. “Méfie toi de l'eau qui dort” me disait mon maître. Kryss repasse derrière moi en m'annonçant : “A toi de jouer ! Dépêche-toi !” En fait, j'ai comme l'impression qu'il a plutôt hâte de se débarrasser de moi ! Je me plaque sur les marches et je fais jouer la porte en douceur juste ce qu'il faut pour jeter un oeil.

Par rapport à la dernière fois, aucun changement notable de la situation tactique, hormis la disparition de la ligne de feu. On ne distingue que deux ou trois feux “normaux” sur ma gauche, côté mongol, et des barricades de fortune, certaines encore fumantes, sur ma droite, côté arabe. Je ne distingue personne, mais sans m'y fier. La nuit est presque tombée, ce qui signifie que nous avons passé sans doute au moins une douzaine d'heures dans l'obscurité. La porte pivote entièrement. Je décide de jaillir au pas de course. A peine me suis-je élancé qu'un cri d'alerte résonne sous la voûte. Un claquement se fait entendre derrière moi : Kryss a refermé la porte : je n'ai plus le choix. Un bruit de poterie brisée éclate derrière ma tête et une volée de flèches me poursuit. Elles sont brûlantes et enflamment la poix d'une flasque qui m'a été jetée… et m'a manqué de peu. Deux autres flèches sifflent à mes oreilles et se perdent en claquant contre les parois rocheuses. Il me semble même que l'une d'elles est arrivée d'en face de moi, de mes alliés supposés. Un terrible doute m'assaille subitement : et si nous avions perdu ? si nous étions les derniers ? Si tous étaient des ennemis et nous attendaient ? Mais des interjections en arabe viennent aussitôt calmer mes appréhensions :

- Arrête, stupide ! Tu ne vois pas que c'est notre docteur ?

Je me jette derrière la pauvre palissade installée à la sortie de la galerie centrale. Les Mongols ont renoncé à me poursuivre. Une fois sorti de l'axe, je rejoins Aziz aussi vite que possible. Ses soldats m'ont précédé pour le prévenir de ma réapparition. Il se lève aussitôt et vient à ma rencontre, visiblement heureux de me revoir. Zendreff lui-même paraît avoir les yeux humides et m'enserre brutalement dans ses bras puissants, à m'étouffer.

- Du calme Zendreff, tu voudrais me tuer maintenant que je viens de sortir ? Aziz reste un peu à l'écart et attends la fin de nos retrouvailles. - Ah ça non alors ! répond-t-il. Mais d'où sors-tu ? Nous étions mortellement inquiets. C'est toi qui a failli nous faire mourir. J'ai presque eu l'impression de devenir orphelin… et puis je ne comprends rien à ce qu'ils racontent, ces rats des sables. J'ai besoin de toi comme traducteur ! - Seulement ? répondis-je avec malice. - Tu sais bien que non, vieux grigou ! Et pour me punir de mes moqueries, il m'assène une bourrade sur l'omoplate. Tiens, Aziz a l'air de vouloir te parler, mais laisse-moi d'abord t'annoncer une mauvaise nouvelle : Elkior est mort.

Un long silence s'installe entre nous. Apparemment c'est aussi ce qu'Aziz voulait m'annoncer, aussi reprend-t-il lentement sa place auprès de ses compagnons. Je demande à Zendreff de voir le corps pour une ultime bénédiction. Ils l'ont installé le long de la muraille en compagnie des corps de trois autres guerriers arabes morts au combat. Les corps ont été nettoyés. Celui d'Elkior avait été percé et déchiré par plusieurs coups de lance vengeurs encore nettement visibles. Son ventre a été grossièrement couturé pour éviter que ne s'échappe son contenu.

- Aziz va peut-être faire quelque chose pour lui,… enfin pour eux ? interroge Zendreff. - Je ne sais pas, peut-être pas. Ils préfèrent parfois rendre les corps à la nature en les enfermant dans ce qu'ils appellent des tours de silence à ciel ouvert. Mais ces coutumes auraient tendance à disparaître. Je pense qu'il fera comme les fois précédentes et nous laissera faire ce que nous voulons du corps d'Elkior. Nous ne saurons jamais de quoi il était atteint. - Oh, regarde ! Mon livre, le livre rare que nous avions arraché à la crypte souterraine, recommence à luire d'une lueur rouge sombre. Et comme je le prends en main, il se met à pulser et à vibrer sourdement. - Viens, on s'en va. Je ne comprends pas ce qui se passe, mais la dernière fois, avec Kryss, ce livre a été associé à des événements étranges dont je préfère ne plus être témoin. Allons-nous en ! - Et notre prière ? - Ne t'inquiète pas de cela. Dieu est partout dans le cœur des hommes. Nous ne prierons pas moins bien plus loin.

Mais, tandis que je reviens à l'intérieur de la muraille si chèrement prise, je constate alors que mon aide est requise pour nombre de soldats blessés au combat. Ces tâches, auxquelles pour rien au monde je ne saurais me défiler, me prennent deux bonnes heures. Mon assistant avait fait un assez bon travail compte tenu du peu de choses que j'ai eu le temps de lui enseigner, mais il apprend rapidement. Son nom est Adjif et il habite à Damas, une ville importante sur la route de Jérusalem, me dit-il. Une fois mon travail terminé du mieux possible, je rejoins Zendreff.

Nous nous installons toujours à l'intérieur de l'enceinte, mais un peu à l'écart du campement arabe et entamons une petite cérémonie en l'honneur de notre compagnon disparu. Je suis heureux pour lui, heureux qu'il ait enfin échappé à l'enfer dans lequel il vivait, et je tente d'entrer mentalement en contact avec son esprit pour le guider et le rassurer, l'entourer de mon affection sur le dernier chemin. Lorsque nous avons fini, j'ai la surprise de m'apercevoir qu'Aziz s'était silencieusement approché de nous, peut-être pour partager nos prières. Je crois savoir qu'il appréciait Elkior tant pour son habileté au combat que ses talents d'archer et malgré sa rude franchise envers ces “Egyptiens”, qu'Aménis au moins semblait exécrer.

La nuit s'annonce longue. Aziz met en place un roulement rapide de ses hommes de veille pour se prémunir contre tout assoupissement. Ils seront quatre à se relayer constamment, et tous les hommes gardent leur arme à portée de main pendant la nuit. Trois feux seront entretenus avec le bois du portail d'entrée fracassé.


Les heures passent. Je dors très mal, d'autant plus que le grimoire maudit ne cesse de s'agiter et de vibrer en tous sens. A tel point que, ne parvenant plus à le dissimuler, je suis contraint de l'éloigner des hommes assoupis et de le presser contre terre. Il semble qu'une longue plainte, un long gémissement émane des pages jaunies par le temps. En le parcourant une fois encore, je m'aperçois que de plus en plus d'éléments me sont compréhensibles. A force de recoupements, d'analyses et d'associations de symboles je commence à m'habituer aux caractères étranges qui ornent les feuillets et à en saisir fugitivement le sens caché. La nuit est longue également pour les hommes d'Aziz qui ont du mal à trouver le sommeil. Il semble que seuls les gardes risquent l'assoupissement ! J'imagine le camp mongol et la nervosité qui doit également habiter l'esprit de nos ennemis. Et j'essaie d'imaginer Kryss, seul, dans le noir, mais je n'y parviens pas. Son âme m'est totalement étrangère et il m'est impossible de comprendre ce qu'il peut ressentir.

Aziz me réveille en m'effleurant l'épaule au petit matin. Le tome, que je serrais fortement entre mes bras, m'a échappé dans la nuit et gît à mes pieds. Je le glisse à nouveau dans l'outre de peau qui lui sert de protection et le cache dans un recoin de rocher avec l'aide de Zendreff qui me porte pour qu'il soit inaccessible. Lorsqu'il me redépose et que mes pieds touchent le sol, un flash soudain envahit mon cerveau et s'imprime violemment dans mes pensées, comme une nouvelle stupéfiante ! La clé du conflit jaillit à mon esprit ! Je dois faire un effort pour formuler le tout de façon cohérente. Rapidement, je m'en ouvre à Aziz.

- Aziz, je sais comment surprendre nos ennemis ! - Comment le sais-tu ? - Ce n'est pas l'important, mais sache que Dieu m'a inspiré la solution. Mais tu devras faire preuve de courage. - Alors nous vaincrons ! - Ne soit pas présomptueux Aziz-El-Rahman. Voici ma solution, mais ne t'en effraie pas. Nos ennemis nous lancent des flasques d'huile et les enflamment de leurs flèches, n'est-ce pas ?! - Comme tu l'as vu, mais viens en rapidement aux faits. - Dieu m'a permis de te protéger du feu. Tu devras marcher en tête de tes hommes, sans crainte des projections d'huile des Asiatiques. Le feu ne te fera aucun mal, comme je te l'ai expliqué la dernière fois, car il sera instantanément transmué à ton contact en feu divin, feu qui ne saurait faire de mal à une créature de chair. - Hum, hum ! - Les Asiatiques croiront à un prodige, et devront reculer devant tes hommes fanatisés à ton contact. Vas-y, le destin ne saurait attendre.

Un peu hésitant, il se retourne lentement vers ses hommes. Hésitant, on le serait à moins ! Zendreff me regarde d'un air totalement neutre : il n'a rien compris à mon verbiage, et comme je lui explique mes visions, il devient totalement incrédule : - Tu es fou, tu vas le tuer. - Ne dis pas cela, incroyant. - Mais enfin, ça ne s'est jamais vu, on le saurait. - Crois-tu en Dieu Zendreff ? - En Dieu oui, mais pas à ce genre de miracles ! - Regarde Aziz, il est meilleur chrétien que toi. La foi est avec lui. - Avec moi aussi ! Je crois en Dieu, pas aux miracles ! - Quelle différence ?

Je coupe court à la discussion, car ce n'est ni le lieu, ni l'heure. En me concentrant, je transfère sur Aziz la puissance de ma vision. Je le visualise au milieu des flammes, totalement indemne. Les flammes sont l'expression de l'amour divin, le retour au soleil de l'amour de Dieu. Lorsque ma concentration s'achève, ses hommes sont en rangs, prêts à s'élancer, mais restant encore en dehors du champ de vision de l'ennemi. Zendreff lui-même, gagné par l'ivresse du combat proche, s'empare d'une arme. D'un regard désapprobateur, je lui demande de ne pas participer : il est encore faible, et des mouvements trop violents pourraient rouvrir les graves blessures qui l'ont affecté ces derniers jours. Il répugne à ranger son arme, mais la remet au fourreau tout de même,… pour combien de temps ?

Aziz s'élance, je le suis à quelques pas comme il me l'a demandé quelques secondes avant. Je lui dois bien cela et je me concentre dès à présent sur lui, tentant de capter ses vibrations physiques afin de remédier au plus vite à d'éventuels désordres dus à d'inévitables blessures. Tous les guerriers nous emboîtent le pas, et c'est une petite marée humaine qui franchit le misérable rempart et traverse à toute allure l'espace qui séparait les belligérants. Une petite fiole d'huile s'écrase sur le plexus d'Aziz, et il détourne une bouteille plus grosse de son cimeterre. Elle éclate en l'éclaboussant largement. Au moins trois ou quatre archers mongols le prennent pour cible et le transforment en quelques secondes en torche humaine. J'implore Dieu de lui prêter vie cette fois encore. Il s'arrête net… et tous ses hommes avec lui. Le silence qui s'abat alors pendant quelques secondes paraît une éternité. Puis, me lançant un regard halluciné au milieu des flammes qui lui dévorent la poitrine et les cheveux, il repart de plus belle dans un rire tonitruant. Tous les Arabes se jettent au combat derrière lui en hurlant. Les Mongols, plus nombreux que prévu, sont stupéfaits. Mais je ne m'attarde pas, et me dirige alors vers la porte de la cave pour libérer Kryss.

Elle est close : Kryss l'a à nouveau verrouillée. Qu'à cela ne tienne, je m'étais armé pour l'occasion d'un large marteau de guerre, et en assène des coups de toutes mes forces dans le bois sec qui se fend et éclate en mille éclisses sous les impacts redoublés. Rapidement la porte cède et je me dirige à tâtons au bas de l'escalier. Kryss ne s'est pas manifesté. J'appelle : personne ne répond. L'inquiétude me gagne.

Arrivé au milieu de la pièce, je tape du pied dans une large caisse qui n'était pas là auparavant. Elle est trop lourde pour que je la repousse sur le côté. Pris d'un doute, je me penche pour essayer d'en déterminer le contenu, mais mes doigts heurtent un couvercle. Le repoussant, je sens le corps froid de Kryss sous mes mains. L'angoisse me gagne très vite car il est encore plus froid qu'à l'habitude. Je crois qu'il est mort. Pour me rassurer, je parle à haute voix : - Mais il est mort ? - Mais non, je ne suis pas mort ! Je sursaute. Il a répondu. Mais il m'a flanqué une belle frousse. Je sens tous mes cheveux dressés sur ma tête et mon coeur s'est déjà emballé dans ma poitrine quand une autre voix derrière moi, dans l'escalier, une voix horriblement familière, celle d'Elkior, reprend, venue d'outre-tombe, : - De toutes façons, ce ne sera pas la première fois que notre prêtre se trompe.

Mon coeur s'arrête de battre. Je suis figé de terreur. Une petite poupée de chiffons aux yeux grands ouverts, perdue dans le noir, dans le recoin d'une cave maudite.


A suivre dans “Début de révélation”.

Armaggion 2017/07/08 21:48

assaut_final.txt · Last modified: 2018/09/15 13:42 (external edit)